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Les enfants sous emprise sectaire
Pour réfléchir, il ma paru plus utile de partir dexemples précis, « cliniques », avant de tenter une théorisation sur lemprise sectaire.
J. a 17 ans lorsque je le rencontre pour la première fois. Il a été élevé dans le Sud-ouest de la France, dans une communauté fermée propriétaire dans château délabré.
Le groupe auquel appartient sa mère et que son père a fui, se caractérise par le fondamentalisme de sa doctrine biblique et par lutilisation de châtiments corporels. Lorsque J. avait 10 ans, un bébé de 19 mois est mort dans la communauté : il y a eu des perquisitions, des arrestations, puis deux procès successifs. La communauté, qui était déjà très critique vis-à-vis du laxisme et de la débauche du monde extérieur, entre alors en lutte contre ce monde de « persécutions ». Les membres se vivent comme de potentiels martyrs.
Sa mère, issue dune « grande famille » et longtemps marginalisée pour sa toxicomanie a retrouvé dans la communauté un « sens » et une « famille ». Elle veut y créer une école.
Que dit J. quand il vient ? Quil a besoin dune prise en charge matérielle, quil ne peut pas rester dépendant de sa sur aînée qui vit à Paris. Quil est un exemple pour les autres jeunes de la communauté, et que sil réussit, dautres jeunes sortiront. Il explique sa volonté de découvrir le monde par Internet, parce quil était le webmester du groupe. Il refuse avec la dernière énergie de témoigner sur le groupe auquel sa mère et des frères et surs lattachent encore.
Sa réinsertion a été réussie, mais surtout par laide de sa sur. Ladministration na pas su trouver les moyens efficaces de laider.
A. est une jeune fille de 20 ans. Elle est née dans le groupe. Elle y a vécu 17 ans, et la quitté parce que ses parents en sortaient. Sa sur aînée, déjà mariée avec un membre du groupe, y est restée.
Ce qui frappe chez A, cest la persistance du discours tenu à lintérieur du groupe, socialement, politiquement, éducativement... Certes, elle ne parle plus dapocalypse, mais le monde lui paraît toujours hostile. Elle senferme volontairement dans une militance qui la rapproche de sa sur (elle lutte pour la faire sortir) et de ses parents qui militent avec elle. Cet enfermement lui permet aussi de se constituer une bulle qui nest plus la secte, mais qui nest pas le monde. Ses parents lencouragent dans ce modèle.
B. est un petit garçon de huit ans, qui boîte parce quil est né avec un pied-bot, et quil a déjà subi quelques opérations. Ses parents sont musiciens, elle Américaine et lui Français. Ils ont choisi ensemble cette école « alternative », parce quelle avait été élevée dans cette mouvance « pédagogique » aux USA, et que lui avait des collègues, et en particulier le chef dorchestre, qui avaient recommandé cette école. Ils sont sensibles au discours sur le monde transmis par cette école, aux choix artistiques, à lintérêt porté à la poésie. Ils doivent rapidement déchanter. La boiterie du fils est interprétée par les enseignants et le médecin affecté à lécole tous dans la même mouvance sectaire comme une « dette karmique ». En clair, pour eux, il na pas davenir dans cette vie où il paie les fautes de sa vie antérieure. Il subit des brimades, il est rejeté, et du coup il a une attitude de plus en plus agressive, même vis-à-vis de ses parents.
S. et L. sont deux petites filles très mignonnes, de 8 et 10 ans. Leur père raconte pour elles un parcours ahurissant. Il a connu leur mère dans un groupe qui se revendiquait dune stricte écologie et qui vivait en nomade comme les Indiens dAmérique. Au bout de quelques années de privations extrêmes, dinjonctions insupportables du gourou fuyant devant les enquêtes menées en Europe et nomadisant dans le Grand Nord canadien, le couple décide de revenir en France. La vie reprend un cours « normal ». Puis, sur un appel du gourou, la mère sembarque avec les deux enfants pour le Canada. Suit un imbroglio policier et judiciaire. Le père « enlève » ses filles et les ramène en France. Elles disent la souffrance du couple éclaté, la difficulté à parler de ce quelles ont vécu, à lécole et à déventuelles copines quelles ne se font pas.
K. est lenfant du Nouvel Age. Défini comme caractériel par ses enseignants, il est pour sa mère devenu le Messie de lAge du Verseau. Dailleurs, son aura de couleur bleue le prouve. Au grand dam de sa grand-mère, il a été retiré de lécole, est « instruit » avec dautres messies en herbe par des parents éblouis, et suivis par des psychothérapeutes qui confirment les grands destins.
R. na que deux ans. Son père témoigne. Depuis sa naissance, son fils est considéré comme la réincarnation de Jean Vilar. Dautres tout petits sont les réincarnations de Victor Hugo, de Yeats, etc Dans des cérémonies nocturnes, toujours tenues dans des lieux symboliques (Stonehenge, par exemple), lointains et coûteux, le couple médium-gourou révèle la destinée et les injonctions des chers disparus à leur réincarnation
Noublions pas X et Y, petits garçons abusés sexuellement par leur père et ses amis, au prétexte de suivre linjonction du gourou : « les initier au plaisir » ; ni Z, violée chaque jour par son gourou de 6 à 10 ans ; ni N., « prêtée par son père » qui fantasme linceste et lécrit à sa fille, et qui la met dans le lit du gourou
et tant dautres dont les plaintes dadultes ne sont plus recevables.
Quest-ce que lemprise sectaire sur un enfant ?
Cest dabord lemprise des parents, qui sont eux-mêmes aliénés par lemprise du gourou. Ainsi les témoignages des parents jugés pour mauvais traitements, ou dautres pour absence de soins ayant entraîné la mort dun bébé : « IL avait dit que
» Double emprise qui sexerce, et la première ne peut que difficilement et douloureusement être contestée.
Cest aussi lenfermement, lisolement. Que ce soit dans une communauté fermée, où même lécole est interne, ou faite par correspondance, ou que ce soit dans lenferment des doctrines ressassées à linfini, y compris sur les livres de lecture de la secte qui remplacent à la maison les livres de classe.
Cest la peur entretenue constamment, sur fond dapocalypse. Le monde habituel est mauvais, peuplé dêtres inférieurs qui ne connaissent pas la vérité et qui ne cherchent quà nuire aux vrais croyants. Le monde court à sa fin, et seule une poignée délus sera sauvée. La famille qui ne rentre pas dans le système sectaire, les copains de classe sont condamnés à une mort terrifiante et imminente.
Si jamais ils tentent une incursion « dans le monde », celui apparaît radicalement étrange. Le conformisme simpose. Les « enfants tristes » qui rasent les murs, ne participent pas aux jeux, fuient les anniversaires et les occasions de se réjouir sont connus. Le monde enseignant en connaît la parfaite « sagesse ». Mais cette sagesse est simplement due à cette volonté de ses conformer à un monde dont on ne connaît pas les règles.
Et vous savez tous que cela se traduit par le clivage et ses lourds passages à lacte.
Adulte, que reste-t-il comme traces de lenfant sous emprise ?
Des carences éducatives et affectives évidentes : léducation a été centrée sur une seule référence. La diversité du monde et des ses possibilités na pas existé, ni la possibilité de se libérer par la révolte adolescente. Les carences affectives viennent de la déparentalisation des parents adeptes, de la confusion générationnelle. Au-delà, des traumas multiples peuvent exister, sil y a eu des abus, de la maltraitance, des ruptures avec des parents, des frères et surs, etc.
Le seul conseil que lon puisse donner aux enseignants travaillant avec ces enfants, aux travailleurs sociaux qui peuvent intervenir, cest déviter toute stigmatisation du mouvement : il reste la seule référence solide de lenfant. Sans rien dire sur lappartenance, il sagit de montrer la diversité chatoyante du monde, les possibilités qui existent dy être heureux, et progressivement doffrir une réassurance hors du groupe sectaire.
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