Juin 2005
Les enfants sous emprise sectaire

Pour réfléchir, il m’a paru plus utile de partir d’exemples précis, « cliniques », avant de tenter une théorisation sur l’emprise sectaire.

J. a 17 ans lorsque je le rencontre pour la première fois. Il a été élevé dans le Sud-ouest de la France, dans une communauté fermée propriétaire dans château délabré.
Le groupe auquel appartient sa mère et que son père a fui, se caractérise par le fondamentalisme de sa doctrine biblique et par l’utilisation de châtiments corporels. Lorsque J. avait 10 ans, un bébé de 19 mois est mort dans la communauté : il y a eu des perquisitions, des arrestations, puis deux procès successifs. La communauté, qui était déjà très critique vis-à-vis du laxisme et de la débauche du monde extérieur, entre alors en lutte contre ce monde de « persécutions ». Les membres se vivent comme de potentiels martyrs.
Sa mère, issue d’une « grande famille » et longtemps marginalisée pour sa toxicomanie a retrouvé dans la communauté un « sens » et une « famille ». Elle veut y créer une école.
Que dit J. quand il vient ? Qu’il a besoin d’une prise en charge matérielle, qu’il ne peut pas rester dépendant de sa sœur aînée qui vit à Paris. Qu’il est un exemple pour les autres jeunes de la communauté, et que s’il réussit, d’autres jeunes sortiront. Il explique sa volonté de découvrir le monde par Internet, parce qu’il était le webmester du groupe. Il refuse avec la dernière énergie de témoigner sur le groupe auquel sa mère et des frères et sœurs l’attachent encore.
Sa réinsertion a été réussie, mais surtout par l’aide de sa sœur. L’administration n’a pas su trouver les moyens efficaces de l’aider.

A. est une jeune fille de 20 ans. Elle est née dans le groupe. Elle y a vécu 17 ans, et l’a quitté parce que ses parents en sortaient. Sa sœur aînée, déjà mariée avec un membre du groupe, y est restée.
Ce qui frappe chez A, c’est la persistance du discours tenu à l’intérieur du groupe, socialement, politiquement, éducativement... Certes, elle ne parle plus d’apocalypse, mais le monde lui paraît toujours hostile. Elle s’enferme volontairement dans une militance qui la rapproche de sa sœur (elle lutte pour la faire sortir) et de ses parents qui militent avec elle. Cet enfermement lui permet aussi de se constituer une bulle qui n’est plus la secte, mais qui n’est pas le monde. Ses parents l’encouragent dans ce modèle.

B. est un petit garçon de huit ans, qui boîte parce qu’il est né avec un pied-bot, et qu’il a déjà subi quelques opérations. Ses parents sont musiciens, elle Américaine et lui Français. Ils ont choisi ensemble cette école « alternative », parce qu’elle avait été élevée dans cette mouvance « pédagogique » aux USA, et que lui avait des collègues, et en particulier le chef d’orchestre, qui avaient recommandé cette école. Ils sont sensibles au discours sur le monde transmis par cette école, aux choix artistiques, à l’intérêt porté à la poésie. Ils doivent rapidement déchanter. La boiterie du fils est interprétée par les enseignants et le médecin affecté à l’école –tous dans la même mouvance sectaire – comme une « dette karmique ». En clair, pour eux, il n’a pas d’avenir dans cette vie où il paie les fautes de sa vie antérieure. Il subit des brimades, il est rejeté, et du coup il a une attitude de plus en plus agressive, même vis-à-vis de ses parents.

S. et L. sont deux petites filles très mignonnes, de 8 et 10 ans. Leur père raconte pour elles un parcours ahurissant. Il a connu leur mère dans un groupe qui se revendiquait d’une stricte écologie et qui vivait en nomade comme les Indiens d’Amérique. Au bout de quelques années de privations extrêmes, d’injonctions insupportables du gourou fuyant devant les enquêtes menées en Europe et nomadisant dans le Grand Nord canadien, le couple décide de revenir en France. La vie reprend un cours « normal ». Puis, sur un appel du gourou, la mère s’embarque avec les deux enfants pour le Canada. Suit un imbroglio policier et judiciaire. Le père « enlève » ses filles et les ramène en France. Elles disent la souffrance du couple éclaté, la difficulté à parler de ce qu’elles ont vécu, à l’école et à d’éventuelles copines – qu’elles ne se font pas.

K. est l’enfant du Nouvel Age. Défini comme caractériel par ses enseignants, il est pour sa mère devenu le Messie de l’Age du Verseau. D’ailleurs, son aura de couleur bleue le prouve. Au grand dam de sa grand-mère, il a été retiré de l’école, est « instruit » avec d’autres messies en herbe par des parents éblouis, et suivis par des psychothérapeutes qui confirment les grands destins.

R. n’a que deux ans. Son père témoigne. Depuis sa naissance, son fils est considéré comme la réincarnation de Jean Vilar. D’autres tout petits sont les réincarnations de Victor Hugo, de Yeats, etc Dans des cérémonies nocturnes, toujours tenues dans des lieux symboliques (Stonehenge, par exemple), lointains et coûteux, le couple médium-gourou révèle la destinée et les injonctions des chers disparus à leur réincarnation…

N’oublions pas X et Y, petits garçons abusés sexuellement par leur père et ses amis, au prétexte de suivre l’injonction du gourou : « les initier au plaisir » ; ni Z, violée chaque jour par son gourou de 6 à 10 ans ; ni N., « prêtée par son père » qui fantasme l’inceste et l’écrit à sa fille, et qui la met dans le lit du gourou… et tant d’autres dont les plaintes d’adultes ne sont plus recevables.

Qu’est-ce que l’emprise sectaire sur un enfant ?

C’est d’abord l’emprise des parents, qui sont eux-mêmes aliénés par l’emprise du gourou. Ainsi les témoignages des parents jugés pour mauvais traitements, ou d’autres pour absence de soins ayant entraîné la mort d’un bébé : « IL avait dit que… » Double emprise qui s’exerce, et la première ne peut que difficilement et douloureusement être contestée.
C’est aussi l’enfermement, l’isolement. Que ce soit dans une communauté fermée, où même l’école est interne, ou faite par correspondance, ou que ce soit dans l’enferment des doctrines ressassées à l’infini, y compris sur les livres de lecture de la secte qui remplacent à la maison les livres de classe.
C’est la peur entretenue constamment, sur fond d’apocalypse. Le monde habituel est mauvais, peuplé d’êtres inférieurs qui ne connaissent pas la vérité et qui ne cherchent qu’à nuire aux vrais croyants. Le monde court à sa fin, et seule une poignée d’élus sera sauvée. La famille qui ne rentre pas dans le système sectaire, les copains de classe sont condamnés à une mort terrifiante et imminente.
Si jamais ils tentent une incursion « dans le monde », celui apparaît radicalement étrange. Le conformisme s’impose. Les « enfants tristes » qui rasent les murs, ne participent pas aux jeux, fuient les anniversaires et les occasions de se réjouir sont connus. Le monde enseignant en connaît la parfaite « sagesse ». Mais cette sagesse est simplement due à cette volonté de ses conformer à un monde dont on ne connaît pas les règles.
Et vous savez tous que cela se traduit par le clivage et ses lourds passages à l’acte.

Adulte, que reste-t-il comme traces de l’enfant sous emprise ?
Des carences éducatives et affectives évidentes : l’éducation a été centrée sur une seule référence. La diversité du monde et des ses possibilités n’a pas existé, ni la possibilité de se libérer par la révolte adolescente. Les carences affectives viennent de la déparentalisation des parents adeptes, de la confusion générationnelle. Au-delà, des traumas multiples peuvent exister, s’il y a eu des abus, de la maltraitance, des ruptures avec des parents, des frères et sœurs, etc.

Le seul conseil que l’on puisse donner aux enseignants travaillant avec ces enfants, aux travailleurs sociaux qui peuvent intervenir, c’est d’éviter toute stigmatisation du mouvement : il reste la seule référence solide de l’enfant. Sans rien dire sur l’appartenance, il s’agit de montrer la diversité chatoyante du monde, les possibilités qui existent d’y être heureux, et progressivement d’offrir une réassurance hors du groupe sectaire.

A. F.

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