Si SOFI fête ses cinq années d’existence, je m’aperçois avec surprise que cela fait dix ans que je me préoccupe du phénomène sectaire.

1995 : le massacre de l’O.T.S. dans le Vercors, après les massacres du même groupe l’année précédente en Suisse et au Canada, fait basculer l’opinion publique. L’Assemblée Nationale crée une Commission d’enquête qui aboutira au printemps 1996 au rapport Gest-Guyard Les sectes en France. Le gouvernement Juppé constitue l’Observatoire, chargé d’analyser le phénomène sectaire.
Dans le même temps, à une échelle beaucoup plus restreinte –et bien moins dramatique - un groupe sectaire composé de forains envahit le parking et le gymnase de mon lycée, Guillaume Budé à Limeil-Brévannes. Le sectarisme, dont mon ami psychiatre Michel Monroy m’avait déjà longuement parlé, ne me paraît plus un épiphénomène. Nous allons donc écrire ensemble, et chercher ensemble les mécanismes de l’emprise. Cela donnera deux livres : Les sectes, éditions Milan, à destination du public adolescents/jeunes adultes, et La dérive sectaire, aux Presses universitaires de France.
En 1998, le gouvernement Jospin crée la Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes (M.I.L.S.) présidée par un ancien Secrétaire d’état, Alain Vivien. J’y suis nommée comme expert, puis en 2000 comme chargée de mission à titre permanent. L’Assemblée a repris le dossier et créé une nouvelle Commission d’enquête, présidée par Jacques Guyard et rapportée par Jean Pierre Brard, Les sectes et l’argent.
En 2002, Catherine Picard, rapporteur de la loi contre les sectes qui porte son nom, et moi, publions aux Presses universitaires Sectes, démocratie et mondialisation. Le gouvernement Raffarin créée la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES), présidée par le Préfet Langlais, qui infléchit de plus en plus nettement la ligne en faveur d’un traitement strictement judiciaire du sectarisme. Je quitte la mission.
Fin 2005, la nomination du Préfet Roulet par le gouvernement Villepin revient à une ligne de lutte clairement affirmée et saluée par les associations de victimes de sectes.

En dix ans, le phénomène a changé. Les grosses structures pyramidales, type Scientologie ou Moon, déclinent en France, sous les coups de boutoir de l’administration. Et cela malgré la réception de Tom Cruise, porte-parole international de la Scientologie par le ministre des Finances Nicolas Sarkozy.
On voit en revanche se multiplier les petites structures ésotériques, comme Néophare ou Gimel, et surtout prospérer les réseaux thérapeutiques ou psychothérapeutiques, autour de la doctrine « médicale » d’un gourou (Hamer) ou d’une conception particulière des enfants (Kryéon et les enfants indigos).
On voit aussi la thématique sectaire se banaliser : les médias en particulier vantent les mérites de thérapies non éprouvées, citent des coachs dont l’éthique n’est pas assurée. Le vocabulaire courant montre la croyance –pourtant non culturellement occidentale– en la circulation énergétique dans le corps, ou les réincarnations. Les sociologues des religions Danielle Hervieu-Léger ou Françoise Champion ont montré le rôle d’un marché mondialisé des croyances, et le bricolage que chacun effectue avec des parties –non forcément cohérentes– de concepts orientaux ou ésotériques avec le fonds culturel judéo-chrétien et la formation scientifique que nous avons reçue à l’école.

Dans ce contexte, la lutte contre le sectarisme est plus difficile : les groupes et réseaux sont plus nombreux, moins connus et repérés quand il est presque trop tard, comme pour l’enfant mort de faim de parents kinésiologues… Le public est à la fois très informé sur les grands groupes et peu critique vis-à-vis de psychothérapeutes ou de thérapeutes qui cherchent la mise sous emprise.

L’intérêt d’une association comme SOFI est la très grande proximité : le Val de Marne, même très peuplé, permet à une jeune association dynamique de connaître son terrain, de signaler aux administrations, par le biais de cellules de vigilance organisées par le Préfet, les dérives constatées et les plaintes de victimes.

A. F.

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