Avril 2006

Sectes et Laïcité

Une secte est une association de structure totalitaire, déclarant ou non des objectifs religieux, dont le comportement porte atteinte aux Droits de l’Homme et à l’équilibre social.


Problème de société extrêmement grave tant pour la démocratie que pour l’équilibre psychique et psychologique des personnes, leur vie spirituelle et philosophique, les sectes sont de tout temps.
Il s’agit, comme le montre une étymologie contestée, (de secare, couper ou de sequi, suivre) de groupes religieux en rupture avec les grandes institutions, avec un discours radical de retour aux sources.

Le mot secte tel qu’il est entendu aujourd’hui n’a plus son sens historique ou sociologique de dissidence d’une grande confession religieuse. De fait, le caractère religieux souvent évoqué n’est plus qu’un masque permettant aux sectes de dissimuler leurs buts réels et de tenter d’échapper ainsi à tout contrôle, en abusant de la respectabilité que nos sociétés reconnaissent aux confessions religieuses. Confondre «sectes» et «nouvelles religions», comme le font certains, aboutit à condamner la lutte contre le sectarisme au motif qu’elle constituerait ainsi une atteinte à la liberté religieuse, prétexte fallacieux qui ne résiste pas à l’analyse.

Le phénomène qui nous préoccupe est beaucoup plus récent : il s’agit de groupes organisés souvent comme des multinationales et dont le but est l’accumulation d’argent au profit de quelques-uns. Ces groupes apparaissent dans les années 70, profitant de la crise économique, mais surtout de l’interrogation sur l’avenir de notre société. En effet, en même temps que l’apparition du phénomène sectaire, on voit les grandes institutions politiques ou religieuses être contestées. L’individualisme et la réussite deviennent des valeurs essentielles.

Face à ces doutes, ces groupes proposent des réponses, toutes les réponses. Attirés par une grande convivialité et par des réponses qui paraissent séduisantes, les adeptes se multiplient, malgré les mises en garde des pouvoirs publics et surtout les drames : attentats (Tokyo), suicides collectifs (Suisse, Canada, Vercors) ou massacres (Guyana, Waco, Afrique Centrale) faisant plusieurs milliers de morts.

Séduction
Ces groupes sectaires s’appuient d’abord sur les manques de notre société : manque d’avenir prévisible, manque de chaleur et de réelle solidarité, manque de « sens ». Ils s’appuient aussi sur nos refus et nos révoltes, nos désirs d’une société plus juste et plus humaine, notre soif d’utopie.

Ils nous proposent aussi d’agir, non pas en versant quelques sous sur un compte charitable ou en votant, mais en changeant le monde directement. Ils jouent sur notre désir de promotion, de reconnaissance : alors que dans la vie nous sommes petits, quelconques, nous pouvons progresser dans ces groupes qui nous considèrent comme l’élite.

Ils manipulent : les psychologues ont montré que lorsqu’on a accepté de dire «oui» un certain nombre de fois, il devient très difficile de dire «non». Les groupes multiplient donc les micro engagements, jusqu’à ce que l’engagement définitif soit inéluctable.

Ils facilitent l’acceptation par des techniques diverses qui abaissent le seuil de vigilance : jeûnes ou régimes, sommeil diminué ou perturbé, nouveau langage, exercices divers de méditation ou de relaxation. Tous se servent de la dynamique des groupes en rassemblant de grandes foules et en présentant des témoignages vibrants.

Clôture
Mais surtout, ils jouent de l’adepte lui-même. C’est le paradoxe de la liberté «puisque vous êtes venus ici librement, vous devez vous soumettre entièrement».

Donc, si l’adepte a un doute, il doit recommencer, reprendre un peu plus de la même chose. Et s’il ne progresse pas, c’est de sa faute ou de la faute de son entourage. On le prie donc, pour sa propre progression, de bien vouloir rompre avec sa famille, ses amis, son conjoint, …
L’adepte n’a alors plus que le groupe, les références du groupe, les ordres du groupe… Chacun, à un moment de fragilité de sa vie (deuil, départ des enfants, problèmes professionnels, etc.…), peut se laisser séduire par un de ces groupes.

Le meilleur remède c’est le bon sens, le discernement, l’éducation à l’esprit critique.
Plus qu’une répression aveugle, moderne inquisition qui pourrait conduire à de nouvelles chasses aux sorcières, la prévention et l’éducation au discernement restent sans doute les moyens les plus efficaces de lutter contre des groupes qui manipulent les aspirations humanitaires et spirituelles des individus à des fins d’abus, sexuels, d’argent ou de pouvoir.

Au-delà des hommes impliqués et des organisations aliénantes, ce sont les mécanismes pervers qu’ils génèrent ou qu’ils utilisent qui doivent être nos vraies cibles.

Vigilance publique (ou de l’Etat)
La mission interministérielle de lutte contre les sectes, mise en place en octobre 1998 et devenue mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires en décembre 2002, situe son action « dans le strict respect des libertés, à commencer par celle de croire ou de ne pas croire, laquelle ne relève que de la conscience individuelle ». En vertu de la loi de séparation des églises et de l’Etat de 1905, elle ne saurait porter aucune appréciation sur le contenu religieux ou philosophique des idéologies professées par des groupes.

En France, les libertés de penser et de s’exprimer sont garanties depuis deux siècles, exactement depuis la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789.

Les associations se constituent librement, sans autorisation préalable. En revanche, celles-ci, tout comme les individus se doivent d’agir dans le respect des lois nationales, des principes constitutionnels et des accords internationaux ratifiés par la France, parmi lesquels, par exemple, la convention internationale des droits de l’enfant.

Lorsque ce n’est pas le cas et que certains agissent sur le terrain de l’illégalité pour mieux servir les intérêts d’un gourou ou d’un groupe de personnes détenant et imposant une vérité unique, ces associations peuvent être légitimement qualifiées de sectaires.

Aujourd’hui, les sectes ne sont probablement pas plus nombreuses qu’il y a une vingtaine d’années, contrairement à ce que pourraient laisser supposer le nombre croissant d’affaires traitées en justice et l’intérêt médiatique à leur égard. En revanche, elles investissent des capitaux croissants.

Les débats parlementaires sur le sectarisme en 1983, 1995, 1999 et 2001, constituent les signes forts et unanimes d’une volonté politique déterminée à s’attaquer à ce fléau.

La mission précitée est plus spécialement chargée de lutter contre les atteintes aux règles de l’Etat de droit et les agissements qui bafouent les droits fondamentaux de la personne et mettent en péril la paix civile.

Le rôle préventif qui lui est dévolu est essentiel. Il passe par l’information du public mais aussi et surtout par la formation des cadres de la nation et des élus nationaux et territoriaux. La mission est aussi associée aux initiatives des autorités gouvernementales et législatives, tant au niveau national qu’au plan européen. Depuis 3 ans, trois textes de loi ont été votés à l’unanimité des deux chambres dans cet esprit.

A l’extérieur de nos frontières, la reconnaissance du rôle pionnier de la France dans le domaine du sectarisme se traduit par de multiples sollicitations de la part de nombreux pays, dépourvus de législation appropriée, et désireux de tirer un enseignement de l’exemple français.

Vigilance civique
La vigilance civique, celle des services de l’Etat et des institutions judicaires, ainsi que la solidarité entre les états européens sont les conditions essentielles de l’efficacité de la lutte contre les dangers du sectarisme, à l’heure où les sectes cherchent à accroître leur pouvoir en s’appuyant sur des sanctuaires étrangers et en développant, à la faveur de la mondialisation, une véritable stratégie multinationale.

Plus que jamais, face aux dérives irrationnelles et aux fanatismes religieux, doit s’affirmer une conception ferme et forte de la laïcité. Celle-ci a le sens positif d’un idéal de liberté de conscience étayée par l’autonomie de jugement, et d’égalité de tous les hommes, qu’ils croient en Dieu ou adhèrent à un humanisme athée. Ainsi se fonde un monde commun de sens, facteur de concorde, et rappel de l’unité de l’humanité par delà les différences.

Est-il nécessaire de rappeler à quel point la laïcité est décisive dans la prévention et la lutte à promouvoir contre les manipulations sectaires ?

Plan juridique
Sur le plan juridique d’abord. La stratégie des organisations sectaires est de mettre en avant l’invocation de leur dimension religieuse afin de bénéficier de l’abstention de l’Etat au titre de sa neutralité confessionnelle. Mais ce serait tombé dans un piège que de se soumettre à une telle présentation, qui n’a d’autre fin que de détourner l’attention des actes par lesquels elles se caractérisent.

Il suffit de remarquer que l’invocation de la spiritualité sert de couverture idéologique à des organisations dont la raison d’être est l’emprise sur les consciences et les corps, avec tous les bénéfices pécuniaires dont elle s’assortit. Les sectes se définissent par leurs actes, et doivent tomber sous le coup, à cet égard, des lois de la République.

Publicité mensongère, tromperie caractérisée, exercice illégal de la médecine, détournement de label dans le domaine éducatif, manipulation concertée, abus des situations de détresse affective, etc., autant de pratiques effectives qui suffisent, lorsqu’elles sont établies, à susciter l’intervention des juges et la condamnation pénale. Voire la dissolution pure et simple lorsque le degré de systématisation de l’organisation montre à l’évidence sa véritable finalité.

L’Etat laïque ne doit pas se faire arbitre des croyances, mais il peut identifier les pratiques frauduleuses de manipulation, et les réprimer comme il convient. L’Etat laïque sera d’autant plus intraitable qu’il y va de la liberté humaine. Et son caractère laïque constituera la parade décisive contre les arguties juridiques des sectes.

Plan éducatif
Sur le plan éducatif, la laïcité n’est pas moins efficace dans la prévention du risque sectaire. Culture et raison, esprit critique et lucidité sont les fins essentielles de l’Ecole Républicaine. Activement promue, une compréhension rationnelle de la réalité montre que les «pourvoyeurs de sens» sont des charlatans qui éludent illusoirement le courage et la difficulté de vivre, impossibles à enfermer dans des recettes ou dans des rites.

J.L. P. ancien chargé de mission à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, Membre du bureau national de Comité Laïcité République