Problème de société extrêmement grave tant pour la démocratie que pour léquilibre psychique et psychologique des personnes, leur vie spirituelle et philosophique, les sectes sont de tout temps.
Il sagit, comme le montre une étymologie contestée, (de secare, couper ou de sequi, suivre) de groupes religieux en rupture avec les grandes institutions, avec un discours radical de retour aux sources.
Le mot secte tel quil est entendu aujourdhui na plus son sens historique ou sociologique de dissidence dune grande confession religieuse. De fait, le caractère religieux souvent évoqué nest plus quun masque permettant aux sectes de dissimuler leurs buts réels et de tenter déchapper ainsi à tout contrôle, en abusant de la respectabilité que nos sociétés reconnaissent aux confessions religieuses. Confondre «sectes» et «nouvelles religions», comme le font certains, aboutit à condamner la lutte contre le sectarisme au motif quelle constituerait ainsi une atteinte à la liberté religieuse, prétexte fallacieux qui ne résiste pas à lanalyse.
Le phénomène qui nous préoccupe est beaucoup plus récent : il sagit de groupes organisés souvent comme des multinationales et dont le but est laccumulation dargent au profit de quelques-uns. Ces groupes apparaissent dans les années 70, profitant de la crise économique, mais surtout de linterrogation sur lavenir de notre société. En effet, en même temps que lapparition du phénomène sectaire, on voit les grandes institutions politiques ou religieuses être contestées. Lindividualisme et la réussite deviennent des valeurs essentielles.
Face à ces doutes, ces groupes proposent des réponses, toutes les réponses. Attirés par une grande convivialité et par des réponses qui paraissent séduisantes, les adeptes se multiplient, malgré les mises en garde des pouvoirs publics et surtout les drames : attentats (Tokyo), suicides collectifs (Suisse, Canada, Vercors) ou massacres (Guyana, Waco, Afrique Centrale) faisant plusieurs milliers de morts.
Séduction
Ces groupes sectaires sappuient dabord sur les manques de notre société : manque davenir prévisible, manque de chaleur et de réelle solidarité, manque de « sens ». Ils sappuient aussi sur nos refus et nos révoltes, nos désirs dune société plus juste et plus humaine, notre soif dutopie.
Ils nous proposent aussi dagir, non pas en versant quelques sous sur un compte charitable ou en votant, mais en changeant le monde directement. Ils jouent sur notre désir de promotion, de reconnaissance : alors que dans la vie nous sommes petits, quelconques, nous pouvons progresser dans ces groupes qui nous considèrent comme lélite.
Ils manipulent : les psychologues ont montré que lorsquon a accepté de dire «oui» un certain nombre de fois, il devient très difficile de dire «non». Les groupes multiplient donc les micro engagements, jusquà ce que lengagement définitif soit inéluctable.
Ils facilitent lacceptation par des techniques diverses qui abaissent le seuil de vigilance : jeûnes ou régimes, sommeil diminué ou perturbé, nouveau langage, exercices divers de méditation ou de relaxation. Tous se servent de la dynamique des groupes en rassemblant de grandes foules et en présentant des témoignages vibrants.
Clôture
Mais surtout, ils jouent de ladepte lui-même. Cest le paradoxe de la liberté «puisque vous êtes venus ici librement, vous devez vous soumettre entièrement».
Donc, si ladepte a un doute, il doit recommencer, reprendre un peu plus de la même chose. Et sil ne progresse pas, cest de sa faute ou de la faute de son entourage. On le prie donc, pour sa propre progression, de bien vouloir rompre avec sa famille, ses amis, son conjoint,
Ladepte na alors plus que le groupe, les références du groupe, les ordres du groupe
Chacun, à un moment de fragilité de sa vie (deuil, départ des enfants, problèmes professionnels, etc.
), peut se laisser séduire par un de ces groupes.
Le meilleur remède cest le bon sens, le discernement, léducation à lesprit critique.
Plus quune répression aveugle, moderne inquisition qui pourrait conduire à de nouvelles chasses aux sorcières, la prévention et léducation au discernement restent sans doute les moyens les plus efficaces de lutter contre des groupes qui manipulent les aspirations humanitaires et spirituelles des individus à des fins dabus, sexuels, dargent ou de pouvoir.
Au-delà des hommes impliqués et des organisations aliénantes, ce sont les mécanismes pervers quils génèrent ou quils utilisent qui doivent être nos vraies cibles.
Vigilance publique (ou de lEtat)
La mission interministérielle de lutte contre les sectes, mise en place en octobre 1998 et devenue mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires en décembre 2002, situe son action « dans le strict respect des libertés, à commencer par celle de croire ou de ne pas croire, laquelle ne relève que de la conscience individuelle ». En vertu de la loi de séparation des églises et de lEtat de 1905, elle ne saurait porter aucune appréciation sur le contenu religieux ou philosophique des idéologies professées par des groupes.
En France, les libertés de penser et de sexprimer sont garanties depuis deux siècles, exactement depuis la Déclaration des Droits de lHomme de 1789.
Les associations se constituent librement, sans autorisation préalable. En revanche, celles-ci, tout comme les individus se doivent dagir dans le respect des lois nationales, des principes constitutionnels et des accords internationaux ratifiés par la France, parmi lesquels, par exemple, la convention internationale des droits de lenfant.
Lorsque ce nest pas le cas et que certains agissent sur le terrain de lillégalité pour mieux servir les intérêts dun gourou ou dun groupe de personnes détenant et imposant une vérité unique, ces associations peuvent être légitimement qualifiées de sectaires.
Aujourdhui, les sectes ne sont probablement pas plus nombreuses quil y a une vingtaine dannées, contrairement à ce que pourraient laisser supposer le nombre croissant daffaires traitées en justice et lintérêt médiatique à leur égard. En revanche, elles investissent des capitaux croissants.
Les débats parlementaires sur le sectarisme en 1983, 1995, 1999 et 2001, constituent les signes forts et unanimes dune volonté politique déterminée à sattaquer à ce fléau.
La mission précitée est plus spécialement chargée de lutter contre les atteintes aux règles de lEtat de droit et les agissements qui bafouent les droits fondamentaux de la personne et mettent en péril la paix civile.
Le rôle préventif qui lui est dévolu est essentiel. Il passe par linformation du public mais aussi et surtout par la formation des cadres de la nation et des élus nationaux et territoriaux. La mission est aussi associée aux initiatives des autorités gouvernementales et législatives, tant au niveau national quau plan européen. Depuis 3 ans, trois textes de loi ont été votés à lunanimité des deux chambres dans cet esprit.
A lextérieur de nos frontières, la reconnaissance du rôle pionnier de la France dans le domaine du sectarisme se traduit par de multiples sollicitations de la part de nombreux pays, dépourvus de législation appropriée, et désireux de tirer un enseignement de lexemple français.
Vigilance civique
La vigilance civique, celle des services de lEtat et des institutions judicaires, ainsi que la solidarité entre les états européens sont les conditions essentielles de lefficacité de la lutte contre les dangers du sectarisme, à lheure où les sectes cherchent à accroître leur pouvoir en sappuyant sur des sanctuaires étrangers et en développant, à la faveur de la mondialisation, une véritable stratégie multinationale.
Plus que jamais, face aux dérives irrationnelles et aux fanatismes religieux, doit saffirmer une conception ferme et forte de la laïcité. Celle-ci a le sens positif dun idéal de liberté de conscience étayée par lautonomie de jugement, et dégalité de tous les hommes, quils croient en Dieu ou adhèrent à un humanisme athée. Ainsi se fonde un monde commun de sens, facteur de concorde, et rappel de lunité de lhumanité par delà les différences.
Est-il nécessaire de rappeler à quel point la laïcité est décisive dans la prévention et la lutte à promouvoir contre les manipulations sectaires ?
Plan juridique
Sur le plan juridique dabord. La stratégie des organisations sectaires est de mettre en avant linvocation de leur dimension religieuse afin de bénéficier de labstention de lEtat au titre de sa neutralité confessionnelle. Mais ce serait tombé dans un piège que de se soumettre à une telle présentation, qui na dautre fin que de détourner lattention des actes par lesquels elles se caractérisent.
Il suffit de remarquer que linvocation de la spiritualité sert de couverture idéologique à des organisations dont la raison dêtre est lemprise sur les consciences et les corps, avec tous les bénéfices pécuniaires dont elle sassortit. Les sectes se définissent par leurs actes, et doivent tomber sous le coup, à cet égard, des lois de la République.
Publicité mensongère, tromperie caractérisée, exercice illégal de la médecine, détournement de label dans le domaine éducatif, manipulation concertée, abus des situations de détresse affective, etc., autant de pratiques effectives qui suffisent, lorsquelles sont établies, à susciter lintervention des juges et la condamnation pénale. Voire la dissolution pure et simple lorsque le degré de systématisation de lorganisation montre à lévidence sa véritable finalité.
LEtat laïque ne doit pas se faire arbitre des croyances, mais il peut identifier les pratiques frauduleuses de manipulation, et les réprimer comme il convient. LEtat laïque sera dautant plus intraitable quil y va de la liberté humaine. Et son caractère laïque constituera la parade décisive contre les arguties juridiques des sectes.
Plan éducatif
Sur le plan éducatif, la laïcité nest pas moins efficace dans la prévention du risque sectaire. Culture et raison, esprit critique et lucidité sont les fins essentielles de lEcole Républicaine. Activement promue, une compréhension rationnelle de la réalité montre que les «pourvoyeurs de sens» sont des charlatans qui éludent illusoirement le courage et la difficulté de vivre, impossibles à enfermer dans des recettes ou dans des rites.
J.L. P. ancien chargé de mission à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, Membre du bureau national de Comité Laïcité République