Mai 2007
INTÉGRISME ET FANATISME :
PISTES DE RÉFLEXION
Le
fanatique, étymologiquement, est celui qui « devient
temple », qui se fait réceptacle d’une
doctrine, mais surtout d’une révélation qui
le transcende : le très petit et très humble
devient le plus grand par la parole qu’il transmet, dont
il est le vecteur privilégié. Pour être fanatique,
il faut une faille narcissique, une interrogation douloureuse
sur son être, son origine, sa filiation, une interrogation
existentielle sur la reconnaissance que l’on peut attendre
du monde extérieur. Le fanatique ne cherche pas le pouvoir
ou l’argent : il cherche à imposer sa Vérité,
la seule qui lui permette d’exister.
L’intégrisme
(catholique, ou fondamentalisme si l’on parle des autres monothéismes)
est né sur le même terreau que les sectes : le vide idéologique
et l’absence de perspective. Il recherche dans une application sans failles
des règles religieuses transmises le Salut. Inquiet et torturé par
le doute dans une société à laquelle il ne s’adapte
pas, il recherche dans le passé un ancrage et des solutions à son
inadaptation. Incapable de s’insérer, de par une personnalité fragile
marquée de la dépendance aux imagos parentales, il rejette le
monde extérieur pour se créer son propre monde, ses propres références,
un univers-prothèse d’autant plus confortable qu’il est
en continuité avec une tradition survalorisée et souvent fantasmée.
Mon
cursus professionnel marque les interrogations que je puis avoir
sur ces deux phénomènes. Ayant eu – et ayant
encore à travailler sur les groupes sectaires -, j’ai
souvent été interrogée après le 11
septembre 2001 (par Le Monde ou l’Asahi Shinbum) sur les
liens entre sectarisme et fanatisme. Cela a abouti à un
article intitulé « Quête fanatique et
réassurance sectaire » en 2004. Le discours
fondamentaliste est – presque – mon pain quotidien,
puisque bien des groupes sectaires ont un fond fondamentaliste.
Les analyse
que j’ai pu faire, vous seriez en droit de me les reprocher : n’étant
qu’agrégée d’histoire, qu’allais-je donc m’aventurer
sur les cimes de la pensée psychanalytique ? Ma seule excuse est
que personne ne l’avait fait (en dehors de Raoul Vanheighem et de Daniel
Sibony), et que dans mon métier de Conseiller à la MIVILUDES
(mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives
sectaires, placée auprès du Premier ministre en France), il y
avait urgence à comprendre. Je ne demande qu’à laisser
la place à plus compétent que moi.
Revenons
donc au fanatique. L’étymologie du mot fanatisme
(fanum, le temple) renvoie à l’esprit religieux
: les prêtres du culte de Bellone - déesse de la
guerre, du sol, de la patrie- “ les fanatiques ” défilaient
armés et vêtus de noir dans la Rome antique. Dans
des séances de divination, ils s’auto-mutilaient
avec un glaive dans une transe sacrée. Voltaire(1),
met en scène le combat de la tolérance et du fanatisme.Il
est alors dans la droite ligne des Lumières et perçoit
aussi le potentiel délétère du fanatisme
: “cet absurde fanatisme qui rompt tous les liens de
la société”.
Le fanatique a une “vocation” à être
ainsi, des traits de personnalité construits autour d’une
volonté d’atteindre l’absolu, au détriment
d’une plénitude humaine. C’est un être
qui refuse, pour lui et pour les autres, la jouissance et le plaisir.
Ainsi, dans l’Histoire, de Judith à Savonarole, de
Robespierre à Durruti, on retrouve ces êtres de
feu et de passion dévorante, entièrement tournés
vers un idéal qui n’est pas de ce monde. C’est
une passion de l’absolu, qui les transcende et les transforme,
les rendant incapables d’accepter une vie de compromis qu’ils
assimilent à de la compromission. Dans la société contemporaine,
le fanatisme se retrouve à l’envi dans les intégrismes
religieux, dans la passion politique, voire même dans les “chapelles” intellectuelles.
L’absolu religieux est de tout temps. La passion politique
est liée aux grandes utopies nées de la Révolution
industrielle, posées elles aussi comme des absolus. Quant
aux chapelles (ou aux stades de foot), ils montrent à la
fois la vocation de certains à être fanatiques, et
le dévoiement ou le rétrécissement infini
de l’Absolu, à la fin d'un siècle qui proclame à la
fois la mort de Dieu, des “religions sans dieu”(2) et
la mort des grandes idéologies utopiques.
Qu’est-ce qui caractérise le fanatique ? Sa première
caractérisation est la mainmise exclusive sur l’absolu
: il se croit le seul truchement des valeurs universelles,
le seul interprète d’un plan ourdi de toute éternité,
le seul à même d’accomplir la destinée
de l’humanité. Et c’est au nom de cet absolu,
de ce désir du sacré présent en permanence
dans l’homme, que celui-ci soit religieux ou pas, au nom
de ce sacré donc qu’il sacrifie sa vie. Son renoncement
au plaisir et aux satisfactions communes
n’est qu’un
apparent renoncement : seul l’atteinte de sa quête
pourrait le combler. Atteint dans sa
construction narcissique, il recherche
donc sa complétude,
sa plénitude dans
son vide même : “il s’abaisse et se vide
de sa substance humaine afin qu’une transcendance le possède
et l’emplisse de sa présence invisible”(3).
Il devient temple : “être fanatique, c’est être
un temple portatif, ambulatoire.”(4)
Il renonce à la vie, mais n’a que mépris pour
elle - elle n’est rien face au “tout” qui l’envahit,
le ciel, l’Etat, la Patrie, la Cause - que ce soit sa propre
vie, ou celle des autres. “L’idée est tout
et l’être n’est rien, tel est l’argument
du fanatisme. Peut-être n’y a-t-il rien de plus redoutable
que cette pensée qui s’arrache du corps pour le dominer,
que cet esprit se séparant de la terre pour la mieux gouverner
au nom du ciel.”(5)
Mais cette “idée incarnée” que devient
le fanatique ne s’exprime plus par la pensée, mais
par les actes : ce n’est plus la parole qui prévaut,
mais le geste, le glaive armé, les foules hurlantes, les
bûchers. Le fanatique n’a de comptes à rendre à personne
ni à lui-même : pour assurer le triomphe de
l’esprit, les rigueurs les plus inhumaines ne peuvent qu’être
de mise. Le glaive, la “sainte guillotine”(6) permettent
de séparer le bon grain de l’ivraie. Le fanatique
est aussi un obsédé de pureté : pureté de
l’ascèse, pureté de la ligne. Il pourfend
les déviances et les factieux, il proclame sa “propreté” idéologique,
il purifie le paysage, par le feu et le sang. Ce sont ses renoncements,
ses frustrations, sa culture du sacrifice, son réflexe
de mort qui caractérisent le mieux le fanatique : “Il
n’y a pas de fanatisme de la vie. Le Viva la muerte ! lancé par
un général franquiste a été de tous
les partis.”(7)
Le fanatique, qui se veut l’unique interprète du
sacré, va donc exercer une sorte de fascination sur son
entourage, en confisquant, à son seul profit narcissique,
des ressorts infiniment puissants de l’homme. Détenteur
du sacré, il est l’initiateur du rituel, la clé de
l’interprétation du monde. Pour rendre évidente
cette mainmise, cette exclusivité sur le sacré,
le fanatique se sert du sacrifice : le sien, qui le sanctifie
- mourir pour une cause justifie une vie par ailleurs médiocre
-, et fait de lui un homme différent - dit meilleur - ;
et celui des autres, ses proches au nom de la cause ou du rituel,
ou ses ennemis, les ennemis de la cause qu’il représente,
de l’Idéal qu’il est seul à incarner,
simplement parce qu’ils sont des obstacles dans sa stratégie
d’emprise, dans son plan de conquête. Si
l'on se replonge dans le "testament" ou le vademecum que
transportaient sur eux les terroristes du 11 septembre à New
York, on retrouve à l'évidence les phases rituelles
du sacrifice : purification des armes, purification et jeûne
de l'homme, lustrations, avant l'immolation et la destruction
purificatrice du sacrifiant.
On constate à quel point les sociétés humaines
sont culturellement marquées par la valorisation du sacrifice
et du renoncement. Le fanatique baigne, religieusement ou historiquement,
dans les images pieuses des saints martyrs, ou dans l’exaltation
républicaine des héros “morts pour la France ”.
Le sacrifice de sa vie pour une cause, quelle soit religieuse
ou patriotique, renvoie à une culture agônophile(8),
c’est à dire valorisant le conflit. Mais le renoncement
ne se traduit pas forcément ou immédiatement par
la mort. Il peut être sacrifice d’une partie de la
vie, tabou mis sur le plaisir. Et les partisans de l’ascèse
comme voie pour un développement spirituel plus grand sont
innombrables : de Confucius à Bouddha, de Lao-Tseu à la
Reine Victoria ou aux prohibitionnistes américains, l’interdiction éthique
ou juridique des plaisirs est monnaie courante.
Le fanatique a pris pour objet de sa
passion un absolu intangible, inassouvissable : il ne s’agit
plus de l’objet d’une recherche mystique, qui implique
aussi un doute torturant, mais d’une quête d’un
soi narcissique. L’objet devient prétexte, masque,
et l’homme fait temple se repaît d’une passion
pour lui-même, reconstituant une image valorisante de lui-même, à défaut
d’une identité construite et solide. Ce qui caractérise
psychanalytiquement le fanatique, c’est le narcissisme. Freud(9) définit
le narcissisme comme l’investissement du Moi et le met en
relation en particulier avec l’amour et l’estime de
soi, mais aussi avec la paranoïa et la mégalomanie.
Il cerne un narcissisme primaire, foyer de très forte attraction
et de régression de la libido en cas de conflit ou de frustration.
Il définira plus tard(10)ce
narcissisme primaire, force de résistance et d’opposition à la
vie relationnelle, comme une des composantes de l’instinct
de mort, annoncé aussi dans le principe du Nirvana. “Dans
les états narcissiques, l’acceptation des limitations
du Moi, de l’altérité et de la dépendance
peut être vécue comme une catastrophe, tandis que
son refus permet de maintenir un état d’illusion
mégalomaniaque et contribue au maintien d’une estime
de soi fausse et hypertrophiée. ”(11)
Le narcissique - le fanatique - est
du coup obligé, pour se renforcer continuellement de répéter à l’infini
les attitudes de refus de l’altérité et de
mépris de l’autre, “tel un Sisyphe exaspéré”(12).
La moindre contradiction devient blessure narcissique et la moindre
esquisse de dialogue menace forte. L’autre devient objet
de haine, et le fanatique narcissique projette sur lui ce qu’il
refuse : la dépendance et la faute. L’autre devient
dépendant et coupable, donc soumis et punissable.
Si l’on retient l’hypothèse d’un fanatisme
psychologiquement lié à la fonction narcissique
par laquelle le sujet se repère pour lui-même face
aux autres, il faut imaginer que le fanatique a connu une ou des
crises, empêchant la constitution d’une identité solide,
ou l’obligeant à une régression au stade narcissique
: le refuge temporaire se révèle un abîme.
Passons maintenant à l’intégriste, au fondamentaliste.
Il peut, ou non, avoir une personnalité fanatique. Il
a, quoi qu’il en soit, une forte inadaptation à l’évolution
du monde.
Ce qui caractérise le fondamentalisme –d’autres
parlent de lettrisme- c’est l’appui constant et exclusif
sur les textes sacrés, dans leur lettre, et qui n’admettent
aucune évolution du contexte et de la société.
La Révélation doit rester dans toute son intégrité implacable.
Les fondamentalistes recherchent –quelle que soit leur religion
d’origine- à retrouver la pureté du message
divin et les pratiques originelles des primitives églises.
Le discours
fondamentaliste a prise sur des gens désemparés devant une évolution
trop rapide du monde et des mœurs, auprès de gens qui rêvent à un
Age d’or enfui, apogée d’une civilisation et d’une
culture dont ils ne retrouvent pas les traces. Mais il a prise aussi sur tous
ceux qui – en quête d’identité – se convertissent :
on choisit plutôt la pureté et la radicalité lorsqu’on
fait le choix d’une nouvelle voie religieuse. C’est le phénomène
des « born again » qui pullulent aux Etats-Unis,
Président Bush en tête. George Bush, d'éducation presbytérienne
(protestante réformée), est devenu membre de l'Eglise méthodiste
par son mariage. Il se "convertit" ("born again")
après une rencontre, en 1985, avec Billy Graham, prédicateur évangéliste.
Il renonce à l'alcool et se consacre à la lecture de la Bible.
Devenu président, son engagement contre le terrorisme et en Irak puise
dans la rhétorique biblique de l'affrontement du Bien et du Mal, de
Dieu et de Satan. Il met en scène sa propre piété. "La
piété dont se prévaut George Bush, écrit
Sébastien Fath(13) présente
tous les traits chers aux protestants évangéliques : prière
compulsive, lecture quotidienne de la Bible, sens de l'engagement et éthique
binaire."
Dans le
cas des conversions à l’islam qu’un rapport des RG estimait à 30 000
par an en France(14),
il y a aussi incontestablement une quête identitaire. Quelquefois aussi, par exacerbation
de cette recherche désespérée d’une identité et
d’un statut, une quête du fanatisme.
Nous
retrouvons liées les deux problématiques dans cet
extrait du site(15) de
l’écrivain Tahar Ben Jelloun : « Comment
procèdent les recruteurs de la mort ? De quel pouvoir magique
disposent-ils pour convaincre des adolescents de se donner la
mort en tuant des innocents ? Comment parvient-on à se
désister de soi-même, à se retirer de son
corps et à l’offrir dans un brasier de sang à une
mort certaine emportant dans un élan le maximum de personnes
se trouvant dans le lieu et le moment désignés par
des commanditaires masqués ? Comment passe-t-on de l’instinct
de vie à la passion de la mort ? Pourquoi les jeunes brésiliens
des favelas qui vivent dans une misère noire ne deviennent-ils
pas des kamikazes ? Parce qu’ils ne sont pas de culture
musulmane, ce qui ne les empêche pas de commettre des délits
avec une grande violence.
Le recruteur mise tout sur la
notion de « djihad »,
lutte armée contre l’ennemi
de l’islam entraînant
le sacrifice de soi en vue de devenir
martyr et mériter d’aller
au paradis. Le discours est simpliste,
mais il s’adresse à des
jeunes à la personnalité fragile,
et surtout des jeunes incultes ne
connaissent pas vraiment les textes
de l’islam. Car le « djihad » n’est
autorisé que dans les cas
exceptionnels où l’islam
est attaqué comme ce fut le
cas au temps des Croisades. En outre,
le « djihad » est avant
tout un effort sur soi pour parvenir à la
sagesse. Le recruteur fait miroiter à ces
jeunes égarés un avenir
radieux après la mort, citant
des versets tronqués ou des
hadits (dits du prophète)
inventés ou détournés
de leur sens. Les recruteurs de la
mort ne vivent pas dans ces bidonvilles.
Ils s’en approchent et parlent
avec les adolescents désoeuvrés.
Les recruteurs prennent leur
temps. Il faut plus d’une année
pour fabriquer un kamikaze. Ils commencent
par les intéresser matériellement,
leur procurent du travail, ensuite
les éloignent pour faire la
prière ailleurs, considérant
que les mosquées du bidonville
sont sales ou tenus par des mécréants.
On se retrouve dans des maisons pour
prier et surtout parler. On leur
donne une raison, non pour vivre,
mais pour mourir, on leur dit : « faites
comme notre prophète, laissez
pousser la barbe, voilez vos sœurs, éloignez-vous
de ce qui vient d’Occident,
vous avez déjà eu votre
part d’enfer sur cette terre,
le paradis vous attend ».
C’est ainsi qu’on les
prépare à se transformer
en bombe humaine, même s’ils
savent que l’islam interdit
et condamne sévèrement
le suicide et l’assassinat.
Mais ils ne pensent plus. Dans la
mort ils voient peut-être une
délivrance, une fin de l’enfer.
Ils n’ont rien à perdre.
Quand l’avenir est un tunnel
emmuré, quand la famille n’existe
plus, quand tout se déchire
et se froisse, le cœur et le
corps se fiancent avec la mort dans
un élan où l’amour
de la vie n’a jamais eu sa
place. »
Anne FOURNIER
(2) Esprit,
Juin 1997, Paris, Seuil
(3) Raoul
Vaneigem, article “ Fanatisme ”,
E. Universalis, 1996
(4) Collectif, Les
miroirs du fanatisme, Lausanne,
Labor et fides, 1997 : article
de Daniel Sibony : Les noeuds
et les haineux, p.28
(5) Raoul
Vaneigem, article “ Fanatisme ”,
E. Universalis, 1996
(7) Raoul
Vaneigem, article “ Fanatisme ”,
E. Universalis, 1996
(8) Voir
M. Monroy et A. Fournier, Figures
du conflit, Paris, PUF, 1997
(9) S.
Freud, Pour introduire le narcissisme, Paris,
PUF, 1966
(10) S.
Freud, Au delà du Principe
de plaisir, 1920, in Essais
de psychanalyse, Paris, Payot,
1981
(11) Collectif, Les
miroirs du fanatisme, Lausanne,
Labor et fides, 1997 : article
de V. Hernandez et M. Trepat, Narcissisme,
fondamentalisme et intégrisme, p.94
(13) Dieu
bénisse l'Amérique,
Seuil, 2005
(14) Figaro,
7 octobre 2003
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