Juin 2007
SECTES ET LAÏCITE
Certains affirment
que la laïcité est
une «exception
française». Il vaudrait mieux dire que la laïcité est
une «invention française»(1).
Incontestablement, elle est aujourd’hui un enjeu social,
ne serait-ce qu’à lister les différentes
instances qui en ont fait un sujet
ces dernières années.
Pourquoi la laïcité que certains considéraient,
il y a peu, comme une vieille lune,
réapparaît-elle
dans le champ social ? Pour quel nouveau contrat social ?
Les règles du «vivre ensemble» ont été perturbées
par l’émergence de nouvelles formes du croire. L’Islam,
en France comme en Europe, est devenu visible, et, comme pour
les bouddhistes, il a fallu inventer une forme de représentation «nationale».
Les religions traditionnelles ne font plus recette et du judéo-christianisme
marqué d’hellénisme sur lequel est fondée
notre civilisation, on est passé à un marché mondialisé du
croire. Chacun choisit et consomme son panier de croyances, qui
n’a plus grand-chose à voir avec les dogmes ou mêmes
avec les pratiques ancestrales des pays lointains dont on se réclame.
La «spiritualité» de notre siècle naissant
est individuelle, nombriliste (le «mieux-être» et
le «développement personnel»), et souvent
mêlée de règles de vie et de santé :
on se dit bouddhiste ou chamane, parce qu’on ne consomme
plus de viande mais des plantes «naturelles» qui vont
vous faire découvrir Dieu en vous, parce qu’on pratique
des gymnastiques orientales, des massages shiatsu ou ayurvédiques,
et cela dans une ignorance totale des liens ou de l’absence
de liens entre la spiritualité revendiquée et le
mode de vie plus «sain» que l’on s’impose.
Chacun aussi, mais sans doute cela n’est-il pas nouveau,
s’interroge sur le sens de la vie. Les utopies politiques
ont quasiment disparu. La perspective d’un salut collectif
s’efface, et l’individu recherche, par réassurance,
des réponses dans un ciel désespérément
muet.
Dans ce contexte fleurissent des groupes qui proposent des «solutions
clé en main». Certains les appellent sectes, parce
qu’ils mettent en lumière tous les aspects coercitifs
de ces mouvements. D’autres préfèrent les
nommer «nouveaux mouvements religieux», insistant
sur la réalité d’une recherche spirituelle
de la part de ceux qui rejoignent ces groupes. Le constat d’évidence
est que ces groupes posent problème. Ils ne s’intègrent
pas facilement dans le paysage spirituel et politique français
ou européen. Ils se plaignent de discrimination, parlent
de chasse aux sorcières, tandis que ceux qui les observent
parlent d’emprise, d’absence de liberté des
adeptes et s’appuient sur bon nombre d’affaires judiciaires.
C’est à la lumière de la laïcité que
l’on peut envisager de coexister pacifiquement. Rousseau
est le premier à tenter de concilier deux facteurs :
la tolérance religieuse et les bases d’une morale
commune. Tolérance religieuse pour permettre la coexistence
de plusieurs religions. Morale commune pour porter et légitimer
la loi, garantie du tissu social. La laïcité, c’est
d’abord cela : les bases d’une morale commune,
que l’on puisse partager, quelle que soit son appartenance
religieuse, sa croyance ou ses convictions, puis au-delà,
quelles que soient ses préférences sexuelles ou
la couleur de sa peau.
Quelle est aujourd’hui notre morale commune ? Que
formons-nous comme projet collectif à léguer à nos
enfants ? Quelles sont nos finalités et nos valeurs ?
La laïcité «à la française» implique
la neutralité de l’Etat et de ses agents, face à un
public de citoyens considérés individuellement,
et non pas en groupes ou en communautés. Elle implique
l’égalité de chaque individu devant la loi,
et non un arbitrage entre différents lobbies. Elle veille
au strict respect de la liberté de conscience, de croyance
et de culte, mais en considérant que ce sont des affaires
privées , que l’expression religieuse ne doit
pas devenir un «trouble à l’ordre public» ou
un enjeu de l’espace public. Que ce soit autour de la protection
des mineurs, ou du refus du communautarisme, on voit bien que
l’idée maîtresse est celle d’une nation
attachée à un modèle particulier de démocratie,
la République, où la liberté se conjugue
avec l’égalité.
C’est à ce titre que l’Etat a le devoir de
protéger les enfants – contre leurs parents s’il
le faut- parce que les enfants sont des citoyens à part
entière qui auront en charge la République demain.
Par assimilation, l’Etat cherche à protéger
aussi ceux qui sont susceptibles de se voir abuser du fait de
leur faiblesse. Cela a amené aussi le législateur à renforcer
la prévention du délit d’abus de faiblesse,
comme une «mise en état de sujétion» d’une
personne par un groupe ou par ses dirigeants, et à permettre
une dissolution judiciaire de groupes dont la responsabilité morale
serait impliquée.
La laïcité est un rempart efficace contre les mouvements
sectaires. Le caractère le plus évident de la logique
sectaire est le totalitarisme. L’opinion du gourou, tel
un dogme, ne peut donner lieu à débat. La liberté de
religion ou d’opinion, le développement personnel,
la solidarité parfois servent tour à tour de paravents
attrayants pour masquer l’enfermement. Une seule devise : “en
dehors du groupe, point de salut”. Devise qui poursuit ceux
qui désirent rompre avec le mouvement et qui sont en butte à l’acharnement
du groupe pour les récupérer ou pour les museler.
La lutte contre le conditionnement des consciences, qu’il
soit sectaire ou communautariste, passe par l’affirmation
des principes laïcité qui gouvernent notre République.
L’État laïque a donc relevé le
défi, le premier en Europe à légiférer
pour réprimer les groupes à caractère sectaire
qui contreviendraient à la loi, proposant leur dissolution
après condamnation et une fois toutes les voies d’appel épuisées.
Qui peut s’étonner dans un Etat de droit, dans un
pays de libertés publiques, qu’une telle mesure ait été adoptée à l’unanimité ?
Comment concevoir que certains puissent sortir impunément
d’une kyrielle d’infractions ? Comment tolérer
que ces infractions puissent être justifiées par
le fait d’appartenir à tel ou tel mouvement ou association ?
Comment admettre que l’on soit du coup dispensé des
devoirs imposés à chaque citoyen ?
Il ne s’agit pas d’autre chose, dans cette démarche,
que de faire respecter par tous les règles élémentaires
de respect de l’ordre public. Interdire tout ce qui ne serait
pas conforme à la vision de l’État laïque
n’est pas imaginable dans une société démocratique.
Mais la survie de cette société démocratique
et laïque dépend de sa capacité à mettre
hors d’état de nuire les groupements qui portent
délibérément atteinte à l’équilibre
de la société et des individus.
Le renforcement de la législation à l’encontre
des agissements des mouvements à caractère sectaire
s’inscrit donc dans le cadre de la garantie de la liberté de
chacun. L’objectif n’est aucunement de sanctionner
des croyances, mais seulement des actes dangereux pour la société ou
pour les individus. En effet, à aucun moment ces nouvelles
dispositions ne prétendent dicter à quiconque son
mode de pensée. En revanche, elles ont clairement pour
objectif de prévenir et de sanctionner certaines pratiques
attentatoires aux libertés. Le travail d’observation
et d’investigation accompli depuis plusieurs années
par les pouvoirs publics et les associations concernées
a ainsi permis de mieux cerner les activités frauduleuses
des sectes dangereuses et d’aboutir aujourd’hui à une
loi permettant de mieux lutter contre ces pratiques. Le texte
adopté par le Parlement vise donc plusieurs infractions
graves telles que les atteintes à l’intégrité physique
ou psychique, la mise en péril de la santé d’autrui
(et particulièrement des mineurs), l’omission de
porter secours à une personne en danger, l’incitation
au suicide, l’abandon de famille, l’exploitation d’un état
de faiblesse par la création d’un état de
dépendance psychologique.
Cette volonté claire de prévenir et de réprimer
des actes dangereux -et non des croyances, par définition,
légitimes et souvent inoffensives- a conduit les parlementaires à écarter
l’idée de l’inscription dans la loi d’une
définition juridique de la notion de “secte”.
En effet celle-là pourrait se révéler soit
trop restrictive, soit trop étendue par rapport au sens
commun qui lui est généralement attribué,
et en tout état de cause assez inadaptée à l’objectif
poursuivi. Toute idée de législation d’exception
est donc rejetée, mais toute infraction visée par
la loi peut donner lieu à des poursuites.
Le rôle de la loi est de protéger tous les citoyens
et en particulier les plus faibles et les plus vulnérables.
C’est à cette exigence que répond notamment
la création d’un délit renforcé d’abus
de faiblesse. Ce dernier est constitué lorsqu’une
personne a subi un préjudice grave causé par l’action
d’un tiers ayant pour but ou pour effet d’en exploiter
la dépendance psychologique ou physique. C’est un
outil de protection contre une forme d’escroquerie intellectuelle
qui peut avoir les pires conséquences pour des personnes
dont les facultés de jugement ont été altérées.
La manipulation mentale est une des formes les plus évidentes
et les plus sournoises de négation des libertés
d’autrui. Faire de cet acte un délit pénal
est un moyen donné aux victimes et aux magistrats de mieux
protéger la liberté. Car on ne peut en toute bonne
foi parler de liberté d’opinion lorsque la spiritualité ou
tout autre croyance est utilisée comme paravent pour créer
un état de dépendance psychologique, une “mise
en état de sujétion” d’une personne,
ouvrant la voie à toutes sortes d’abus et d’escroqueries
aussi bien intellectuelles que matérielles.
Le phénomène sectaire est à cet égard
un des dangers majeurs des temps modernes. Le prix payé par
les victimes, comme leurs familles est là pour le rappeler à tous
ceux qui en douteraient.
(1)
comme l’écrit Jean
Baubérot