Septembre 2007
Jean-Pierre JOUGLA
UNADFI(1)
Contribution à la journée d’étude des
OING Conseil de l’Europe 28 juin 2007
L’approche de la question des sectes provoque habituellement
des réactions passionnelles de la part des tenants de ces
mouvements enclins à revendiquer la dimension religieuse
sous l’appellation abusive de « nouveaux
mouvements religieux » ou sous celle plus pernicieuse
de « minorité de conviction ».
Je ne pense pas que notre journée de réflexion puisse échapper à une
tentative de récupération systématisée
par les mouvements sectaires sur le thème récurrent
d’une atteinte à des libertés fondamentales
dont elle se diront les victimes. L’intitulé de cette
journée sera d’ailleurs interprété par
les sectes comme une provocation :
« Les dérives sectaires :
défi posé à la démocratie et aux
droits de l’homme ».
Les sectes auraient certainement préféré que
la conférence des OING les suive dans leur inversion habituelle
des valeurs devenue le leitmotiv de
leur action de lobbying et qu’elle traite des prétendues
atteintes que les politiques nationales
d’aide aux victimes
de sectes (d’aide aux
victimes et non anti-sectes) sont censées porter aux libertés
fondamentales. Les sectes instrumentalisent
d’ailleurs dans
ce sens chaque année diverses institutions internationales
chargées d’enquêter sur des « atteintes à la
liberté religieuse » dont la bonne foi peut
parfois avoir été abusée(2).
Mais il semble que peu à peu, hormis dans les groupes de
pression sectaires, les yeux se décillent et que de plus
en plus de gens comprennent que les sectes contemporaines n’ont
rien à voir avec l’ancienne acception qui est celle
d’une dissidence à l’égard d’une
religion.
Une des premières critiques à laquelle je m’expose
c’est de voir invalider mon approche globale du phénomène
par certains qui m’opposeront que l’on ne peut pas
traiter d’une secte comme d’une autre et que chacune
a ses propres caractéristiques. Je n’ignore pas cette
critique, qui a pour objectif d’interdire toute réflexion,
mais je soutiens qu’il existe aussi des invariants sectaires,
des fondamentaux, à partir desquels on peut mener une
réflexion utile.
La secte contemporaine ne relève pas du religieux
Les sectes revendiquent et instrumentalisent, avec un certain
succès, cette confusion pour plusieurs raisons :
- accéder à une forme d’immunité juridique
sous prétexte de respect des convictions,
- obtenir les exonérations fiscales attachées
au statut religieux,
- bénéficier d’une reconnaissance sociale,
- dupliquer sur la secte le schéma religieux, ce à quoi
elles excellent,
- légitimer le gourou dans le statut de guide spirituel,
- donner du gourou l’image d’un être rassurant,
digne d’une confiance accordée aveuglément,
- induire la certitude d’un désintéressement
altruiste et charitable du gourou et de sa secte,
- introduire une confusion trompeuse entre religion et spiritualité
Continuer à aborder la question des sectes contemporaines
sous l’angle du religieux, revient à passer sous
silence l’essentiel du phénomène qui relève
aujourd’hui des domaines de la santé, du bien-être,
du développement personnel, de la psychothérapie,
de la formation en entreprise, de la science, de la culture, etc.
Confondre secte et religion contribue à renforcer l’erreur
derrière laquelle les sectes se réfugient avec d’autant
plus de virulence qu’elles arrivent à persuader leurs
adeptes de la nécessité de colporter cette chimère
et de lui donner corps faisant d’eux des militants et propagandistes
de leur cause.
En réalité, cet amalgame a pour but d’interdire
de penser le phénomène sectaire dans son essence
parce que la secte relève de la pensée unique et
totalitaire. La religion n’est qu’un des masques,
parmi tant d’autres, qu’adoptent certaines sectes
pour appâter et mettre en confiance de futurs adeptes.
L’analyse de Max Weber, encore utilisée par certains,
(qui consiste à penser que la secte constitue la phase
première de la religion) est une analyse du XIX° s
qui ne tient pas compte de l’expérience totalitaire
du XX° s. Je serai tenté de dire que les NMR
(nouveaux mouvements religieux) sont en réalité bien
souvent des NMT (Nouveaux Mouvements Totalitaires).
Pour introduire les interventions de cette journée, je
dois tout d’abord apporter mon éclairage sur les
notions de secte et de « dérives sectaires ».
La notion de dérive sectaire
Le terme de « dérive sectaire » repris
dans le titre de la journée, doit être entendu comme
recouvrant ces nouveaux supports d’emprise de nature sectaire
qui échappaient au terme de secte entendu dans une acception
religieuse dépassée.
Une précision de vocabulaire : la notion de « dérive
sectaire » est elle-même susceptible d’une
inversion de sens qui peut amener en définitive à penser, à tort,
que seules les « dérives des sectes »,
c'est-à-dire les dérives pénales ordinaires
dont les sectes peuvent être répréhensibles,
doivent être prises en considération, ce qui ne
constitue en toute hypothèse qu’une tautologie
non efficiente et permet aux sectes d’interpréter
le petit nombre de recours en justice des victimes comme une
absence de dangerosité sectaire.
Au contraire, la notion de « dérive sectaire » doit être
entendue dans le sens plus ouvert où des idéologies,
des pratiques ou des techniques essentiellement d’inspiration
nouvel âge peuvent dériver vers une forme sectaire.
Mais dès lors que la dérive est avérée,
c'est-à-dire lorsqu’au sein d’un groupe un
individu devient assujetti à celui qui s’en est
autoproclamé le leader, via une doctrine et les pratiques
qui en découlent, c’est bien d’une secte dont
il est alors question et toute précaution oratoire devient
superflue.
Je préfère donc appeler un chat un chat !
Pour autant, je ne succombe en aucune façon à une
quelconque tentation liberticide et je me situe résolument
dans une approche non idéologique et respectueuse des convictions
d’autrui, convictions qui par ailleurs ne m’intéressent
pas en dehors de l’analyse intellectuelle qui peut en être
faite.
Depuis plus de trente ans, je reçois, j’écoute
et j’essaie d’aider des victimes de sectes.
Ce travail m’a appris, d’une part, à accorder,
certes avec le discernement nécessaire, de l’importance à la
parole de la victime (que les sectes veulent purement et simplement
nier et interdire en la qualifiant de « parole
d’apostat ») et, d’autre part, à me
rendre compte qu’aucun ancien adepte ne parlait de dérive
mais essentiellement de la relation d’emprise dont il avait été l’objet.
Les sectes sont essentiellement aujourd’hui des
structures de pouvoirs abusifs et elles doivent être
abordées sous cet éclairage, en premier lieu,
dans le seul objectif de protéger les adeptes des atteintes
aux libertés individuelles dont ils sont eux-mêmes
l’objet à l’intérieur de leur groupe
d’appartenance et dans un deuxième temps pour mettre
en garde au regard de prises de pouvoir sur le plan politique.
Pour rester dans le cadre de l’intitulé de la session, j’aborderai
l’aspect « défi aux droits
de l’homme » que constituent les
sectes - ou les dérives sectaires - essentiellement en
décrivant les processus de déstructuration
auxquels sont soumis les adeptes à l’intérieur
des groupes sectaires via l’emprise. Puis je m’efforcerai
d’expliquer l’aspect « défi
posé à la démocratie »dont
les sectes sont grosses.
Deux volets donc : l’un concernant l’individu
au sein du groupe sectaire, l’autre concernant le groupe
sectaire et ses pratiques dans la société civile.
L’emprise sectaire constitue une violation des
droits de l’homme
Cette notion d’emprise est, bien entendu, contestée
par les sectes et je voudrais en quelques mots la développer.
Deux définitions de la notion de sectes contemporaines vous
donneront une idée de ce que ce terme recouvre :
La définition donnée par la CNCDH (Commission
nationale consultative des droits de l’homme) les qualifie
de « groupes qui se donnent arbitrairement un statut
social totalitaire tendant à faire de leurs membres des
sujets hors des normes et des lois, les empêchant de prendre
des décisions libres et volontaires ».
Une seconde définition est donnée par l’article
223-15-2 du code pénal français (Loi
About Picard de juin 2001) qui permet de se faire une idée
plus précise en explicitant le processus d’assujettissement : « Le
mouvement sectaire est un groupement portant atteinte aux droits
de l’homme et aux libertés fondamentales (c’est
le titre même de la loi), qui poursuit des activités
ayant pour but ou pour effet de créer, de maintenir ou
d'exploiter la sujétion psychologique ou physique des personnes
qui participent à ces activités, sujétion
résultant de l'exercice de pressions graves ou réitérées
ou de techniques propres à altérer leur jugement,
en abusant frauduleusement de leur état d’ignorance
ou de leur situation de faiblesse, pour conduire ces personnes à un
acte ou à une abstention qui leur sont gravement préjudiciables.
Le gourou est le dirigeant de fait ou de droit de ce groupement.
Ces deux définitions aident à comprendre que le
groupe sectaire ne peut plus aujourd’hui être défini à partir
d’une dimension religieuse même si parfois cette dernière
lui sert de devanture.
S’inscrivant dans une préoccupation du Conseil
de l'Europe qui considère que les sectes sont « des
organismes qui peuvent avoir des activités illégales
dans une mesure qui mérite que l'on s'en préoccupe à un
niveau qui est celui de l'organisation des pouvoirs publics
et celui de l'orientation politique des actions à mener
pour prévenir et sanctionner »,
les deux définitions que je viens de rappeler ont le
mérite d’ajouter aux infractions classiques (violences
physiques et atteintes aux biens) l’idée que l’activité illégale
des sectes réside aussi dans la privation de liberté de
la personne assujettie. Mais ces définitions ne prennent
pas en compte le « défi posé à la
démocratie » sauf à considérer
déjà, à juste titre, que la démocratie
n’est pas une donnée immédiate mais se construit
tous les jours à partir des individus qui la composent
et que les sectes décomposent.
Le particularisme de la victimisation sectaire
Un mot du particularisme de la victimisation due aux sectes et
aux « dérives sectaires » :
Les victimes de sectes sont des victimes chroniques qui subissent
une victimation prolongée et répétée dans
le temps avec des traumatismes multiples. Elles
sont toujours (quelle que soit la secte) victimes de manipulation
mentale et victimes d’abus de faiblesse.
Contrairement aux autres victimes classiques
d’agressions tangibles, visibles ou soudaines, causées
par une tierce personne, les adeptes de sectes n’ont pas
conscience de leur état de victime et
n'ont pas conscience de l’emprise mentale dont
ils font l’objet. On peut donc affirmer qu’ils sont
dépourvus de la lucidité qui devrait sous-tendre
la liberté du consentement à laquelle les décisions
de la justice européenne sont justement attachées.
Ne subissant aucune contrainte apparente (menaces,
effraction, agression, viol ou séquestration) l’adepte
se croit libre d'aller et venir, libre dans ses
choix et dans ses actes. En réalité, cette pseudo
liberté consiste à devenir dépendant du gourou
qui a persuadé l’adepte qu’il n’est prisonnier
que de lui-même et de ses déterminismes personnels
dont le gourou peut le libérer…à condition
qu’il suive aveuglément ce dernier.
La confiance et l’amour inconditionnels donnés
par la « victime – adepte » à l’« agresseur – gourou »,
conjugués à la relation infantilisante, réifiante,
et de dépendance, créée par le « maître » renvoient
l’adepte (quel que soit son âge) à un traumatisme
de type incestueux ou incestuel. Nous sommes là en
présence de ce que le juriste devrait analyser comme une
atteinte à la dignité humaine.
Sous emprise sectaire, l’adepte se sent inévitablement coupable
de douter, de discerner, de
réfléchir par lui même, d’oser
critiquer les paroles, les actes, les écrits du
gourou, de désobéir.
Il est également coupable d’entraver sa propre évolution (ou
ce qui lui est présenté comme tel par la secte),
de freiner l’évolution de la secte, de polluer et
d’« alourdir » le gourou. L’adepte,
persuadé de cette culpabilité, devient alors coupable
de faillir à la mission pour laquelle
il croit être « prédestiné ».
Vous pouvez légitimement vous demander comment peuvent
se mettre en place les conditions d’édification de
cette déstructuration individuelle à l’intérieur
du groupe d’appartenance.
Il faut ici décrire ce qu’est un groupe sectaire,
litière étant faite de la confusion avec une quelconque
dimension religieuse, même si le groupe d’emprise
revendique cette dimension, fut-ce pour s’afficher comme « religion
athée » ou revendiquer avec cynisme la dimension
religieuse comme outil d’enrichissement financier.
La notion de secte
La secte quelle que soit sa taille est une structure
dogmatique de type étatique.
Structure étatique car la secte est un
véritable « micro Etat » organisé et
administré à proprement parler par un gouvernement
qui lui est propre.
Cette dimension, qui n’apparaît pas au premier abord,
sauf dans des sectes comme la secte japonaise « Aoum
de la vérité suprême », secte connue
pour avoir utilisé criminellement le gaz sarin dans le
métro de Tokyo, qui était allée jusqu’à constituer
son propre gouvernement, devient évidente si l’on
analyse de façon approfondie le mode de fonctionnement
réel de l’institution sectaire.
Structure étatique car la secte possède tous les
attributs constitutifs d’un Etat ce qui légitime
aux yeux des adeptes d’une part la souveraineté du
gourou et d’autre part sa prévalence sur
la société profane. Ces attributs régaliens
s’articulent autour de quelques notions :
-
Des pouvoirs gouvernementaux
- Législatif : le gourou, générateur
des normes internes, édicte ses propres lois qui vont,
selon les sectes être plus ou moins élaborées.
Le système législatif sectaire dénie à la
loi de la société toute valeur. (ce qui justifie
par exemple les faux témoignages dans les procédures
et les disparitions de dossiers…)
- Exécutif : Le gourou se charge lui-même
d’appliquer ses lois à l’intérieur
du groupe.
- Judiciaire : c’est le gourou lui-même qui
sanctionne tout manquement à la norme.
-
Un territoire soit réel et cadastralement délimité,
soit symbolique c'est-à-dire alors un lieu « énergétique », « vibratoire » dont
la pureté est à protéger derrière
des frontières devenant peu à peu pour l’adepte
des murs d’enfermement.
-
Un peuple : constitué par le groupe d’adeptes
cimenté autour d’une conviction élitiste.
-
Un leader : le gourou est le chef omniscient, omnipotent,
omniprésent qu’il soit vivant ou mort.
La construction artificielle et fantasmatique de cette nouvelle
forme d’état se fait autour de plusieurs éléments
constitutifs réinventés selon le bon vouloir délirant
du gourou qu’il structure autour du concept très « nouvel âge » de « changement
de paradigme ». Ce concept de changement de
paradigme récupère allègrement toutes les « nouvelles
méthodes » qui constituent parfois en elles-mêmes
des « dérives sectaires » qui ne
sont, à bien y regarder que de vieilles recettes réchauffées.
Au nombre de ces éléments constitutifs des attributs
régaliens de ces micro Etats, on peut trouver :
-
Une langue propre (une novlangue orwéllienne) ;
-
Un état civil (chaque adepte reçoit
un nouveau nom)
-
Une filiation et une généalogie, souvent fondées
sur des liens karmiques
-
Un système éducatif pour les
enfants
-
Un enseignement pour les adeptes adultes
-
Un système médical
-
Une histoire mythique collective distribuant à chacun
un rôle prédestiné incluant l’hagiographie
du gourou
-
Une esthétique stéréotypée la
plupart du temps d’une pauvreté affligeante
-
Une culture (stérilisée et stérilisante)
Cette structure sectaire, qui est de type étatique, est
une structure hégémonique dans
la mesure où elle implique une suprématie,
une supériorité politique et sociale….sur
les autres institutions (d’où le besoin de pénétrer
les structures sociales, quand on n’assiste pas au projet
puéril de participer à un « gouvernement
mondial des sages »). Cette structure étatique
hégémonique est également totalitaire dans
la mesure où tous les pouvoirs sont aux mains d’une
forme de parti unique (celui du gourou) et dans la mesure où toute
opposition est bannie.
Ces aspects, qui pourraient être illustrés à partir
de très nombreux cas tirés de groupes sectaires
actuels, devraient à eux seuls vous permettre de comprendre
en quoi la secte, le schéma sectaire, est un défi à la
démocratie. L’envahissement des pays de l’ex
bloc communiste par les sectes illustre ce processus de prise
de pouvoir déguisé sous couvert de participer à l’instauration
de la démocratie alors qu’il ne s’agissait
que de tentatives de remplacer un ordre écroulé par
un ordre archaïque tribal qui est celui des sectes .
Cette structure étatique hégémonique que
constitue la secte contemporaine est dirigée par une autorité absolue
auto proclamée, le gourou, qui se dit investi d’une
connaissance « supérieure », chargé d’une « mission
divine » pour laquelle il s’est incarné sur
terre. Cette autorité dirigeante est non contrôlée
puisqu’elle ne connaît aucun contre pouvoir intérieur
rendu impossible du fait de la confusion des pouvoirs entre les
mains du gourou, ni aucun contre pouvoir qui pourrait émaner
de la société extérieure (sanitaire, social
juridique, éducatifs, etc.) ; il suffit d’entendre
les cris d’orfraies poussés par le consortium sectaire
en France à l’occasion d’une visite inopinée
de la commission d’enquête parlementaire ad hoc qui
se penchait sur la délicate question des enfants dans les
sectes pour prendre la mesure du refus sectaire de tout contre
pouvoir !
J’insiste sur l’absence de séparation des pouvoirs à l’intérieur
du groupe sectaire (législatif, exécutif et judiciaire)
qui fait du gourou un leader totalitaire incontesté et
incontestable et je renvoie sur ce point à la lecture de
Montesquieu. C’est ce pouvoir absolu, exercé par
une seule personne, qui caractérise une des principales
composantes de la notion de gourou et de secte. Un mot en passant
sur le pouvoir judiciaire sectaire qui ignore bien entendu les
exigences élémentaires de protection du justiciable,
comme le double degré de juridiction, les droits de la
défense ou la représentation, carences qui devraient émouvoir
les juridictions « profanes ».
Mais la structure étatique hégémonique que
constitue la secte ne pourrait exister si le groupe qu’elle
dirige n’était mu par un projet utopique.
C’est à ce niveau que peut s’appliquer la critique
selon laquelle chaque secte est différente. Je suis tout à fait
d’accord avec cette critique et il est essentiel, une fois
les fondamentaux sectaires exposés, de connaître
et analyser le contenu idéologique propre à chaque
secte pour comprendre comment l’emprise a pu se mettre en
place sur les adeptes. Je ne peux pas entrer ici dans ce type
d’analyse, faute de temps, mais elle est essentielle tout
particulièrement dans le cadre de l’aide à apporter
aux victimes des sectes qui sont les victimes d’une secte
en particulier.
La structure étatique hégémonique que constitue
la secte soumet l’individu adepte par la manipulation
mentale.
La manipulation mentale réside dans le fait d’exercer
sur une personne, à son insu, des pressions graves et réitérées
pour créer ou exploiter un état de faiblesse ou
de dépendance, et l’amener contre son gré à commettre
des actes pour elle gravement préjudiciables (le sujet
se percevant toujours libre et autonome). La secte constitue à proprement
parler une fabrique d’état de faiblesse.
Cette manipulation mentale et cet état d’assujettissement
ne peuvent être réalisés que par l’utilisation
de la grille interprétative de la pensée
magique : tout acte, tout évènement,
toute pensée, toute émotion, est interprété de
façon projective à travers une grille de lecture
déformant le réel, opérant chez l’adepte
une confusion permanente et l’immergeant dans le monde sectaire
illusoire reconstitué.
Ce processus de manipulation mentale
conduit l’adepte vers une déstructuration psychologique,
intellectuelle, émotionnelle et parfois physique. Cette
dernière est la seule qui puisse parfois être perçue
par les profanes lorsqu’elle prend la forme d’un acte
constitutif d’une infraction pénale.
Entre le gourou et l’adepte s’établit une relation
de dépendance dogmatique, aliénante, addictive et
asservissante.
Par le travail souterrain et insidieux
de la manipulation mentale, l’adepte se retrouve peu à peu
amputé de tous ses repères structurants antérieurs
et reformaté dans une norme fantasmatique et virtuelle
correspondant à une sorte de clonage psychique.
Perdant de plus en plus contact avec
la réalité, l’adepte, coupé de tout
lien affectif antérieur s’inscrit dans une désinsertion
sociale et professionnelle et glisse vers des états de
déréalisation et de dépersonnalisation.
Il perd progressivement, à son insu, sa capacité à discerner
et son libre arbitre et adhère parallèlement de
plus en plus à la conviction délirante du gourou
(son délire interprétatif ou hallucinatoire n’est
plus accessible à la critique du jugement ou à l’évidence
de sa fausseté).
Cette déstructuration fait perdre à l’adepte
sa dimension de personne et de citoyen. L’adhésion à une
secte constitue la fin de l’histoire personnelle propre à l’adepte
ainsi que de tout projet individuel, remplacés par l’histoire
mythique groupale et la mission partagée.
L’état d’adepte est antinomique avec celui
de citoyen.
C’est en cela que le projet sectaire constitue aussi un
danger pour la démocratie. La Charte des droits fondamentaux
de l’Union européenne signée le 18 décembre
2000 a rappelé que l’union européenne se fonde
sur les valeurs indivisibles et universelles
- de dignité humaine (chap. I de la Charte)
- de liberté (Chap. II)
- d’égalité (Chap. III)
- et de solidarité (Chap IV)
Le projet utopique sectaire, véritable ciment groupal,
fait croire à chaque adepte qu’après avoir éradiqué l’impur,
le bien (la secte) gagnera sur le mal (le monde extérieur
incroyant).
Alors pourra commencer la réalisation du paradis sur terre
dans lequel ne subsisteraient plus que les élus choisis
par la secte.
Ce projet utopique a pour objectif
la création d’un « surhomme idéal »,
sans ego, doté de pouvoirs supra humains (visant à imiter
ceux que prétend posséder le gourou) et capable
d’exécuter à la perfection les consignes supérieures
(ne plus exister que comme pseudopode du système central)
pour servir l’idéal enseigné par le gourou.
A ce point la secte atteint au fanatisme !
Et c’est là que la notion de secte constitue aussi
un défi à la démocratie.
La secte comme défi à la démocratie
Ce projet utopique a également pour objectif la création
d’une société fantasmée que le gourou, « dieu » incarné sur
terre, régente. Il s’agit d’une société idéale,
de type science fiction, organisée selon un modèle
prédéterminé composé de sujets dociles,
obéissants et robotisés qui appliqueront à la
lettre les fantasmes édictés par le gourou.
Il va de soi, bien que cela relève essentiellement du
message ésotérique, réservé aux seuls
adeptes, que cette société idéale implique
que le temporel soit subordonné au spirituel auto référent
du gourou, « spirituel » entendu ici comme
contenu idéologique.
C’est là le retour à la confusion historique
du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel connu dans le passé par
la société civile, et cela constitue la dangerosité sectaire
essentielle sur le plan social et pour le politique dans la mesure
où le modèle a vocation à se dupliquer et à gagner
l’ensemble des structures profanes sous couvert de « changement
de paradigme ». Cette notion de changement de paradigme
utilisée par les sectes, est passée sous silence
la plupart du temps, alors que c’est elle qui est à l’œuvre à travers
tout le phénomène « nouvel âge » qui
sous-tend les domaines de la santé, de l’éducation,
du bien être, etc., lieux privilégiés des « dérives
sectaires ».
Les drames personnels qu’ont vécu nombre d’adeptes
sincères et convaincus du bien fondé de pratiques
médicales délirantes et qui ont voulu témoigner
(souvent avant d’en mourir) de la tromperie dont ils ont été victimes
me fondent à dire que jamais le délire ne peut être
assimilé à un droit de l’homme.
Un de ces changements de paradigme
vient d’émouvoir tout récemment le Conseil
de l’Europe en matière d’éducation :
il s’agit de la destruction du paradigme scientifique que
représente la théorie de l’évolution
que certains veulent remplacer par le paradigme dit du créationnisme
ou de l’« intelligent design ». Au-delà du
concept même de créationnisme que d’aucuns
veulent voir enseigner à l’école, il s’agit,
ni plus ni moins, que de remettre en question la science comme
paradigme. Le refus de voter la résolution par l’Assemblée
parlementaire le 25 juin 2007 illustre soit la difficulté à comprendre
ce que représente comme danger pour la démocratie
une théorie archaïque que diverses sectes enseignent
depuis longtemps aux enfants de leurs adeptes, soit l’importance
du lobbying obscurantiste. Dans cette marche arrière, la
prochaine étape devrait être la proclamation de
la planéité de la terre que personne ne voudra contester
au nom du respect de l’équilibre des thèses
en présence.
Ces valeurs indivisibles et universelles ne peuvent être
protégées que si elles se fondent sur le principe
de démocratie et sur le principe de l’Etat de droit.
La Charte place donc la personne au cœur de son action en
instituant la citoyenneté de l’Union et en créant
un espace de liberté, de sécurité et de justice.
L’Union européenne contribue à la préservation
et au développement de ces valeurs communes et le préambule
de la Charte précise qu’il est nécessaire
de renforcer la protection des droits fondamentaux à la
lumière de l’évolution de la société,
du progrès social et des développements scientifiques
et technologiques…ce qui devrait suffire, me semble-t-il à renvoyer
dans un passé révolu les obscurantismes idéologiques
sectaires qui s’inscrivent pour leur part dans des perspectives
diamétralement opposées au progrès social
et à la science en revendiquant haut et fort des changements
de paradigmes qui reviennent à nier et à combattre
les valeurs auxquelles nous fondons la modernité de l’Europe.
La Charte rappelle que la jouissance
des droits fondamentaux entraîne des responsabilités
et des devoirs tant à l’égard d’autrui
qu’à l’égard de la communauté humaine
et des générations futures.
Il est temps d’ouvrir les yeux et de ne plus se laisser
berner par les groupes sectaires habiles à utiliser à leur
profit les droits que leurs membres ne sont plus en état
d’invoquer contre elles, privés qu’ils sont
de toute capacité de distanciation.
Les exemples qui vous seront donnés par les intervenants
suivants vous convaincront que l’on ne peut pas utiliser
un droit (la liberté d’association et de croyance)
pour porter atteinte à un autre (la dignité, la
liberté, l’égalité de l’individu).
Si les instances juridictionnelles aussi bien nationales qu’européennes,
prenaient conscience de la réalité du phénomène
sectaire, elles pourraient enfin considérer que la dignité doit
toujours rester première, tout particulièrement
lorsque le critère du consentement est devenu illusoire à cause
de l’assujettissement.
L’institution européenne accéderait alors,
s’il en est encore temps, au rôle que toute société doit
remplir via l’autorité judiciaire, celui de la triangulation
seule apte à rétablir un équilibre entre
le faible qu’est devenu l’adepte et le fort que représente
le pouvoir sectaire. J’ai l’espoir que cette journée
aidera cette prise de conscience.
(1) UNADFI, Union Nationale des Association
de Défense des Familles
et de l’Individu victimes
de sectes, association reconnue
d’utilité publique,
130 rue de Clignancourt 75018 PARIS
tél. 01 44 92 35 92 ;
http://www.unadfi.org
(2) Voir par exemple le récent
rapport de Mme Asma Jahangir, « Rapporteuse
spéciale sur la liberté de
religion ou de conviction » aux
Nations Unies du 8 mars 2006.