Mars 2008
L’enfant au sein de mouvements à dérives
sectaires : contribution à une modélisation d’intervention
des Pouvoirs publics.
Jean-Yves Radigois pour le « Cercle Laïque pour la
Prévention du Sectarisme (France) »
Nos sociétés s'inquiètent des dérives
sectaires et appellent à une vigilance particulière à l'égard
des enfants. L'État est garant des libertés individuelles et de
la protection des citoyens. À ce titre, son rôle est
déterminant dans la prévention, la détection
et la prise en charge des enfants en risque ou en danger. Mais parler
de « secte », c'est porter un jugement. Dès
lors, l'erreur serait de présumer a priori que l'enfant reçoit
une éducation inappropriée parce que ses parents adhèrent à tel
ou tel mouvement ou parce qu'ils révèlent des comportements,
des attitudes et des conceptions éducatives socialement atypiques
ou étranges. À l'inverse, des conduites socio-éducatives,
socialement intégrées, seraient affranchies de toute
pratique sectaire et toute emprise serait fabulation. L’expression « dérives
sectaires » semble plus pertinente car elle cible des
processus plus qu’une classification. Sans doute, en s’appuyant
sur l’outil crée par Chambers, Langone et leurs collègues
(1994) d’une part et sa validation en espagnol par l’équipe
de l’université de Madrid autour d’Almendros et
ses collègues (2003) d’autre part, devrions-nous plutôt
retenir groupe d’abus psychologiques. Quoiqu’il en soit,
il apparaît alors judicieux de se tourner vers les travailleurs
sociaux, spécialistes et premiers intervenants près
de l'enfant en risque ou en danger.
Gilbert Klein (2005) a expliqué les approches hésitantes
des magistrats français, par une méconnaissance de
la réalité sectaire. Il en est de même en travail
socio-éducatif ou médico-social. Les situations de
négligence ou de maltraitance en contexte sectaire sont dramatiques
et complexes. Elles sont cependant peu fréquentes et les professionnels
de terrain n’acquièrent pas d’expériences.
De plus, la littérature documente peu les pratiques éducatives
et les éventuels dysfonctionnements liés à ce
contexte (Perlado, 2002).
Une première réflexion inviterait à former quelques
travailleurs sociaux experts de la problématique sectaire.
Pourtant, la quasi-clandestinité de ces groupes, rompus à la
discrétion voire au camouflage à l’égard
des autorités, invite davantage à un maillage efficace
sur l'ensemble du territoire qui favoriserait une intervention précoce.
L’une des difficultés des travailleurs sociaux consiste
en effet à repérer les particularités de ce
contexte et à comprendre les attitudes des victimes ou de
leurs proches que Maes (2001) a décrites comme co-victimes
avec des particularités spécifiques. Nous connaissons
déjà les difficultés d'évaluation socio-éducative
dans des familles et l'efficacité de camouflage créée
par l'emprise. Tout cela est ici multiplié. Dans un groupe à caractère
sectaire, où l'emprise est institutionnalisée (Maes,
2001), il convient d’éviter, dès le début
de l’intervention, des erreurs méthodologiques qui ne
détecteraient pas des situations ou qui, paradoxalement, les
complexifieraient ou les aggraveraient. Le travailleur social passant à coté de
la problématique, n’ira pas interroger son expert référent.
La réponse professionnelle est théoriquement simple
et éthiquement correcte : application du droit commun
(Circulaire DGAS 2000).
En effet, adhérer à un mouvement à caractère
sectaire n'est pas un délit. Le social n'a pas à articuler
ni à motiver son intervention sur une appartenance communautaire
mais sur la nature des activités (Michel, 1997) : carences,
négligence éducative, maltraitance. Le social n'a pas à évaluer
ou calibrer des normes philosophiques, fussent-elles minoritaires
où atypiques, mais à prévenir un danger pour
la santé, la sécurité, la moralité ou
l'éducation de mineurs (article 375 du Code civil). Il s’agit
donc, pour le professionnel de démontrer factuellement et
selon une évaluation socio-éducative méthodologiquement
sans faille, le risque, les négligences et les dangers auxquels
l’enfant est confronté. À quel moment le
refus de participer aux fêtes sociales (anniversaires, fêtes
des mères,..) lèse-t-il la sociabilité de l'enfant
? Est-il préjudiciable d’envoyer un enfant de 6 ans
en Inde, durant une année, sans contact avec ses parents ?
La Cour de cassation, dans une affaire, estima que l’enfant
ne présentait aucune carence psychique ou physique selon
l’évaluation socioéducative, qu’il n’avait
pas formulé d’opposition à ce déplacement
et qu’il était de la liberté des parents de vouloir
transmettre les enseignements de cette école dont les éléments
apportés ne permettait pas de considérer qu’ils
compromettaient gravement la santé, la moralité la
sécurité ou l’éducation (Pourvoi N° 01-82591,
Vuillot, 17/10/2001).
Cependant, sur le terrain, les perturbations
engendrées par ce contexte déstabilisateur provoquent
une angoisse et une sorte de sidération de pensée et
d’action au point de donner l’illusion au professionnel
de perdre ses compétences, ses savoirs et ses bonnes pratiques
professionnelles.
Plutôt que de prendre la voie d’une expertise centralisée,
il conviendrait alors de former l'ensemble de travailleurs sociaux à la
compréhension des processus qui constituent ce lien sectaire,
ses conséquences sur la fonction parentale et les attitudes éducatives
et enfin sur les risques spécifiques de négligence,
de carences ou de maltraitance. De même, pour lui permettre
d'être pertinent et efficient, le travailleur social doit savoir éviter
le double piège du terrain religieux qui l’entraînera
sur un terrain stérile et illégitime, détournant
l'objet de son action (l’intervention sociale) et l'enjeu
(l'enfant en danger). Il devra approfondir les évaluations
socio-éducatives dans des contextes méconnus et marginaux
(Escurat-Grassac, 2000), où il doit non seulement apprendre à se
positionner par rapport à des normes qui varient à travers
le temps et les cultures, mais aussi face à d'autre normes éducatives
et d’autres regards sur la fonction parentale avec des risques
d’appréciations erronées devant des marginalités
culturelles et sociales méconnues (Girodet, 1993 ; Belsky,
1993). Enfin, il sera amené à étudier
sa propre implication. Un contexte à caractère sectaire
provoque certes des violences sur l'enfant, mais en rajoutent d'autres
sur le professionnel jusqu’au blocage de la pensée.
Radigois (sous presse) a montré quatre attitudes-types de
travailleurs sociaux en difficulté, et en risque d’échec
lors de ce type d’intervention sociale. Les problèmes
se résolvent par des moyens méthodologiques et institutionnels
(DGAS, 2000 ; Métivier 1988 ; Radigois, 2008). Le
travailleur social-expert interviendrait alors en appui du travailleur
social, à la fois comme ressources certes, mais aussi comme
accompagnateur dans le sentiment de menaces et les violences qu’il
subit ou suppose. Cet expert pourra remplir une mission d’explication
près de l’institution afin qu’elle remplisse
aussi son rôle nécessaire dans ce contexte.
Dés lors, dans la prévention et la prise en charge
des enfants en contexte sectaire, il conviendrait d’utiliser
la compétence et le large maillage des travailleurs
sociaux sur le territoire, mais en leur offrant une formation approfondie
centrée sur le travail social et non une simple information
sur le paysage sectaire. Dans chaque département, un travailleur
social (assistant social, éducateur, …) pourra
alors remplir une mission d’expert et de ressources professionnelles
auprès de ses collègues et de son institution.
Travaux cités :
Almendros, C., Caroblès, J. -A., Rodrigues-Carballeira, A., & Jansà,
J. -M. (2003). Psychometric Properties of the Spanish Version
of the Group Psychological Abuse Scale. Cultic Studies Review,
2 (3).
Belsky, J. (1993). Etiology of Child
Maltreatment: A Developmental-Ecological Analysi. American Psychological
Association , 114 (3), pp. 413-434.
Chambers, W., Langone, M., Dole, A., & Grice, J. (1994). Group
Psychological Abuse Scale : A Measure of the Varieties of Cultic
Abuse. Cultic Studies Journal , 11 (1), pp. 88-117.
Circulaire DGAS/SD1 N° 2000-501 du 3 octobre 2000 relative aux
dérives sectaires. Dans Bulletin officiel. Paris:
Ministère de l'Emploi et de la Solidarité.
Escurat-Grassac, I. (2000). Interculturalité et travail
social dans le cadre de la protection de l'enfance. Clermont-Ferrand:
EPSI.
Girodet, D. (1993). Eléments cliniques et démarche
diagnostique. Dans P. Strauss, & M. Manciaux, L'enfant maltraité (pp.
165-204). Paris: Fleurus.
Klein, G. (2005). Les sectes et l'ordre public. Thèse
en Droit public, Université de Bourgogne. Besançon:
Presse Universitaire de Franche-Comté.
Maes, J.-C. (2000a). Dépendance et co-dépendance à une
secte. Thérapie familiale , XXI, Médecine
et Hygiène (2), pp. 111-127.
Métivier, J. (1988). Guide d'Intervention, Intervenir
en application de la loi sur la protection de la jeunesse en contexte
sectaire. Centre de services sociaux de l'Estrie.
Michel, J. (1997). Le droit face aux « sectes ». Rapport
remis en avril 1997 au Ministère du travail et des affaires
sociales, CERIEP, Lyon.
Perlado, M. (2002). Sobre la funcion
terapeutica en el asesoriamiento a familas con padres adeptos a un "grupo-secta". Sectes.
Prévention des enfants et des adolescents. Barcelona:
FECRIS.
Radigois, J.-Y. (sous presse). Quand
le travaiilleur social intervient dans un contexte à caractère
sectaire. Dans Revue de criminologie. Montréal: Université de
Montréal.