Mars 2009
Faux souvenirs et thérapies de la mémoire
retrouvée
par Brigitte Axelrad
Professeur de philosophie et de psychosociologie
Dans les années 1980 se développa aux États-Unis
un phénomène baptisé le « syndrome
des faux souvenirs » [1]. Des parents furent accusés
d’inceste par leurs enfants devenus adultes, qui suivaient
une « thérapie de la mémoire retrouvée » (TMR).
Avec dix ans de retard, ce phénomène s’est
développé en France.
Le point de départ du « syndrome des faux souvenirs » se
situe dans la théorie freudienne de la séduction
et dans son abandon pour celle du complexe d’Œdipe.
Par la suite, ces deux théories ont en partie alimenté le
mouvement féministe aux États-Unis. Ainsi la
genèse des thérapies de la mémoire retrouvée
se loge à la rencontre de ces différents facteurs.
Pour nous, il ne s’agit pas de nier la véracité des
récits spontanés d’abus sexuels avérés,
ni leurs effets, mais de comprendre comment de faux souvenirs
peuvent émerger lors d’une « TMR ».
La théorie de la séduction
Freud partit de l’idée de Charcot que l’hystérie
avait son origine dans un traumatisme, et prétendit
que la séduction était la seule cause de cette
affection, ainsi que des névroses obsessionnelles et
de la paranoïa. Par « séduction »,
Freud entendait un acte sexuel réel imposé à un
jeune enfant. Tout problème psychique fut réduit à un
seul type de traumatisme possible, une seule cause : les abus
sexuels subis dans l’enfance.
Au départ, la thérapeutique de Freud ne consistait
pas, comme il l’a ensuite prétendu, à écouter
des souvenirs spontanés d’abus, mais à encourager
ses patients à construire des scènes dont ils
n’avaient aucun souvenir. Selon lui, les patients ne
retrouvaient pas de tels souvenirs tant qu’ils n’étaient
pas soumis à « la pression la plus énergique
du procédé analyseur. [2] » Il insistait
sur le fait que seul le souvenir refoulé et donc inconscient
constituait, une fois retrouvé, la preuve de l’évènement
traumatique. C’est ainsi que les patients qui ne retrouvaient
pas de souvenirs d’abus subis pendant leur enfance étaient
considérés comme en proie au souvenir inconscient
et donnaient justement la « preuve » de la réalité de
ces abus et de leur rôle pathogène. Selon Freud,
ne pouvait être pathogène qu’un souvenir
refoulé, et libérateur qu’un souvenir refoulé retrouvé.
La théorie de la séduction l’obnubila pendant
au moins deux ans. Il en avait fait mention dès 1893.
La théorie du complexe d’Œdipe
Freud abandonna la théorie de la séduction parce
qu’elle ne fonctionnait pas [3]. Elle était incapable
de mener « une seule analyse à une vraie conclusion » (Lettre à Fliess,
21 septembre 1897). D’une part, les méthodes de
Freud étaient inefficaces, d’autre part elles
risquaient, en raison des accusations répétées
contre les pères, de mener au désastre professionnel.
Plus tard, Freud se laissera aller à dire : « Quand
je dus reconnaître que ces scènes de séduction
n’avaient jamais eu lieu, qu’elles n’étaient
que des fantasmes imaginés par mes patients, imposés à eux
peut-être par moi-même, je fus pendant quelque
temps désemparé. [4] »
Dans la théorie du complexe d’Œdipe, les
agressions sexuelles devinrent des fantasmes d’enfants
ou de femmes hystériques : « L’enfant prend
ses deux parents et surtout l’un d’eux comme objet
de désirs. D’habitude, il obéit à une
impulsion des parents eux-mêmes dont la tendresse porte
un caractère nettement sexuel, inhibé il est
vrai dans ses fins. [5] »
Le fantasme œdipien prit ainsi la place de la séduction.
Finalement, selon Freud, il importait peu que la séduction
ait réellement eu lieu ou qu’il s’agisse
seulement d’un fantasme.
Avec un regard de sociologue, Richard
Webster déclare : « Avec sa théorie du
complexe d’Œdipe, Freud avait inventé un
outil parfait pour balayer les allégations d’abus
sexuels d’enfants et miner leur crédibilité.
[6] » En suivant cette voie, les psychanalystes américains
eurent massivement tendance pendant tout le XXème siècle à considérer
les récits d’incestes avérés comme
des fantasmes œdipiens et non comme des souvenirs. Ceci
contribua à amplifier les réactions et les protestations
des courants féministes déjà très
forts aux États-Unis. La rébellion féministe
aux États-Unis et le « syndrome des faux souvenirs »
Le mouvement féministe puisa une partie de son énergie
dans le rejet des confidences des enfants et des femmes réellement
abusés. Ces victimes réelles, rejetées
par les psychothérapeutes freudiens, se réfugièrent
auprès de thérapeutes autoproclamés qui
acceptaient de les écouter. Puis se joignirent à elles
des femmes n’ayant pas de souvenirs d’inceste,
mais que leur psychiatre ou psychothérapeute avaient
diagnostiquées comme souffrant de souvenirs d’inceste
refoulés. Des livres phares apparurent, tels que The
Courage to Heal d’Ellen Bass et Laura Davis. Des groupes
de thérapie pour « survivantes de l’inceste » se
multiplièrent, puisant dans ces livres leurs arguments
et leurs techniques de recouvrement de souvenirs [7] : « Au
milieu des années 1980, l’idée (désormais
médiatiquement acclamée) que des millions de
gens aux États-Unis souffraient de souvenirs refoulés
d’inceste, alimentait une gigantesque machine thérapeutique à produire
des faux souvenirs. ».
Les auteurs utilisèrent la naïveté de ces
femmes [8] : « Si vous pensez avoir été abusée
et que votre vie en porte les symptômes, alors c’est
que vous l’avez été. ». La liste
des symptômes comprenait entre autres : la peur d’être
seul dans l’obscurité, des cauchemars, une mauvaise
image de son corps, des maux de tête, la nervosité,
une faible estime de soi, etc.
Exprimant ses doutes, Webster écrit que, jamais jusqu’à aujourd’hui,
on n’a pu apporter « des preuves solides qu’un
seul souvenir d’abus sexuel retrouvé en thérapie
corresponde à de réels épisodes. On a
en revanche abondamment prouvé que la mémoire
surtout la mémoire enfantine est extraordinairement
malléable et imprécise [9]. » (1998, p.
484)
Les « souvenirs refoulés » aux États-Unis
dans les années 80
Le phénomène des faux souvenirs retrouvés
en psychothérapie se propagea aux États-Unis
: « Cette fièvre gagna en premier des thérapeutes
de la nouvelle vague, ceux qui utilisaient l’hypnose,
des techniques de relaxation, le travail sur le corps ou des
conditionnements émotionnels divers. Mais elle s’empara
bientôt de psychiatres et psychothérapeutes formés à la
psychanalyse de la vieille école, ainsi que de nombreux
jeunes psychanalystes. […] Au milieu des années
1980, l’idée (désormais médiatiquement
acclamée) que des millions de gens aux États-Unis
souffraient de souvenirs refoulés d’inceste, alimentait
une gigantesque machine thérapeutique à produire
des faux souvenirs. [10] »
Comment est-il possible que des individus,
n’ayant eu jusque-là aucun souvenir d’abus
sexuel subi dans leur enfance, puissent en « retrouver » vingt
ou trente ans plus tard, après quelques semaines ou
quelques mois de thérapie ?
La soumission librement consentie, terreau de la manipulation
mentale
Comment l’être humain peut-il céder à la
pression, à la suggestion, à la manipulation
d’un psychothérapeute, qu’il soit médecin
psychiatre, diplômé, reconnu par ses pairs, installé dans
l’institution ou qu’il soit psychanalyste, psychologue
ou simple thérapeute autoproclamé ? Pour le comprendre,
il faut se placer dans la perspective du besoin de soin et
de guérison auquel aspire un patient fragilisé.
Son aspiration à aller mieux le rend perméable
aux injonctions du psychothérapeute. C’est pour
cela qu’il va le voir au départ. Le thérapeute
le lui rappelle chaque fois que son courage faiblit, afin qu’il
ne s’arrête pas en si bon chemin.
Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois ont montré que
la pierre angulaire de la manipulation mentale et de son succès,
c’est le sentiment de liberté de l’individu
dans sa soumission à l’autorité [11].
Le patient en psychothérapie éprouve ce sentiment
de liberté face à son thérapeute, tout
en se soumettant à son autorité. Tout d’abord,
c’est de son plein gré qu’il est là,
personne ne pouvant contraindre personne à entrer en
psychothérapie. Ensuite, le thérapeute s’efforce
de lui donner l’impression qu’il découvre
par lui-même le sens et la cause de son mal-être
dans des rêves ou des symptômes. Dans le cas des
TMR, il se borne à suggérer qu’il faut
retrouver les souvenirs refoulés d’abus sexuels
pour aller mieux.
Le patient malgré ses doutes, ses appréhensions,
ses réticences, se sent engagé dans un processus
de soumission à l’autorité d’un médecin
des âmes, spécialiste de la psyché, entité abstraite
en laquelle se jouent sa guérison et même son
bonheur. Il met sa vie entre ses mains, renonce à son
esprit critique, délègue sa responsabilité.
L’influence du thérapeute est toujours présente.
Jacques Van Rillaer [12] constate : « Dans une psychanalyse,
même si l’analyste ne dit pas grand chose, il influence
puissamment l’analysant. […] Il n’est donc
pas étonnant que les personnes en analyse chez un freudien
parlent surtout de sexualité, que ceux qui sont chez
un lacanien finissent par faire tout le temps des jeux de mots,
et que ceux qui sont chez un jungien voient des archétypes
partout. [13] »
Pour Joule et Beauvois, la cure analytique
se referme progressivement comme un piège sur les patients
: « […] qu’on le veuille ou non, une psychanalyse
a toutes les propriétés d’un piège
abscons. Le patient a décidé de s’engager
dans un long processus de dépense (en argent, en temps,
en énergie).
1) Que le patient en soit conscient
ou pas, l’atteinte du but n’est pas certaine, et
ceci d’autant plus que son psychanalyste lui-même
peut considérer ce but comme un fantasme ou un “surcroît”.
2) La situation est telle que le patient
peut avoir l’impression que chaque dépense le
rapproche davantage du but.
3) Le processus se poursuit sauf si
le patient décide activement de l’arrêter.
4) Le patient n’a pas fixé au départ de
limite à ses investissements. [14] »
Cette analyse s’applique aussi aux TMR, qui en réunissent
les principaux aspects : engagement ressenti comme libre, durée
indéterminée, prix, désir de guérison,
difficulté à dire « stop, j’arrête »…
Le patient se voit assigner une tâche supplémentaire
: retrouver des souvenirs, accuser les coupables présumés,
leur faire payer leurs crimes. L’impossibilité de
trouver la guérison malgré les promesses du psychothérapeute
le met dans une dépendance qui peut se révéler
parfois définitive.
Les victimes des thérapies de la mémoire retrouvée
Les victimes des TMR sont d’abord les patients qui recouvrent
des souvenirs « refoulés », puis les parents
qui, accusés, n’ont aucun moyen de prouver leur
innocence. Certains patients cependant reprennent contact avec
leur famille, mais refusent de parler de ce qui s’est
passé. Plus rien n’est comme avant. Une mère
américaine prend, pour le dire, l’image d’un
vase de Chine, qui recollé ne sera plus jamais le même.
Le plus grand tort des TMR est de ne pas différencier
les vrais témoignages des faux, les vrais souvenirs
des faux souvenirs, et ce faisant, de nuire à tous.
Que faire ?
En 1992, s’est créée aux États-Unis
la False Memory Syndrome Foundation (FMSF) [15]. De nombreux
chercheurs et professeurs d’université américains,
dont Elizabeth Loftus [16], ont travaillé sur ce sujet.
En Grande-Bretagne, la British False Memory Society (BFMS)
[17] a été fondée en 1993. En France,
l’association Alerte Faux Souvenirs Induits (AFSI) a été créée
en 2005. Un site Internet, Francefms, a été créé en
2000. Il a pris le nom de Psyfmfrance en 2008 [18].
Si aujourd’hui le phénomène a fortement
régressé aux États-Unis, il continue à se
développer en Europe et en France [19].
Freud n’est sans doute pas directement responsable des
thérapies de la fausse mémoire. En revanche,
le freudisme l’est, car ces thérapies ont emprunté à la
psychanalyse ses idées et ses méthodes. Et c’est
dans les errements du freudisme qu’elles ont tiré leur
origine et leur force.
L’histoire de ce phénomène des faux souvenirs
au XXème siècle risque de s’étendre
largement au XXIème si l’on ne parvient pas à stopper
sa propagation en fragilisant ses supports théoriques
devenus caduques.
Cependant quelques lueurs d’espoir se font jour. Eric
Kandel [20] expose ses recherches actuelles et celles des neurobiologistes.
Il met en relief le caractère modelable et falsifiable
de la mémoire. Les associations professionnelles de
psychologues en Grande-Bretagne et aux USA ont mis en garde
et même interdit à leurs membres dès 1997
d’employer des thérapies de recouvrement des souvenirs.
On ne peut que souhaiter que les psychothérapeutes qui
utilisent les TMR prennent conscience du non-sens de leur pratique
et de l’ampleur des dégâts humains qu’ils
provoquent. En France, le rapport de la Miviludes (Mission
Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les
Dérives Sectaires), publié en avril 2008, dénonce
ces thérapies déviantes et contribue à mettre
en pleine lumière ce phénomène.
[1] Voir l’article de Nicolas Gauvrit dans Science et
pseudosciences, « La guerre des souvenirs », SPS
n° 281, avril 2008.
[2] « L’hérédité et l’étiologie
des névroses » (1896). Réédité dans
Gesammelte Werke, Frankfurt am Main,
S. Fischer, vol. 1, p. 418.
[3] Pour plus de détails, voir Han Israëls : « La
théorie de la séduction : une idée qui
n’a pas marché », dans C. Meyer et al, Le
Livre noir de la psychanalyse. Paris, Les Arènes, 2005,
p. 39-42.
[4] Selbstdarstellung (1925). Trad.,
Ma vie et la psychanalyse. Gallimard,
coll. Idées, 1970,
p. 44.
[5] « Bruchstück einer Hysterie-Analyse » (1905).
Trad., « Fragment d’une analyse d’hystérie
(Dora) », dans Cinq psychanalyse. Paris, PUF, 1954, p.
55.
[6] R. Webster, Why Freud was wrong.
Sin, science, and psychoanalysis. N.Y.,
Harper Collins & Basic
Books, 1995. Trad. abrégée, Le Freud inconnu.
L’invention de la psychanalyse. Ed. Exergue, 1998, p.
471.
[7] Ibidem, p. 482
[8] Ellen Bass & Laura Davis, The Courage to Heal : A Guide
for Women Survivors of Child Sexual
Abuse, Read Consumer Books, 1990, p. 22.
[9] Ibidem, p. 484.
[10] Ibidem, p. 482.
[11] R.-V. Joule & J.-L. Beauvois, Petit traité de
manipulation à l’usage des gens honnêtes.
Presses de l’Université de Grenoble, 1987.
[12] Psychologue, ancien psychanalyste,
professeur à l’université de Louvain-la-Neuve
(Belgique), auteur de nombreux ouvrages dont Psychologie de
la vie quotidienne (Paris, Odile Jacob, 2003) et co-auteur
du Livre noir de la psychanalyse (Paris, Les Arènes,
2005).
[13] Observatoire Zététique, Bénéfices
et préjudices de la Psychanalyse. Conférence
du 22 mars 2007.
[14] Op. cit., p. 42.
[15] http://www.fmsfonline.org/.
[16] Professeur de psychologie à l’université de
Washington puis à Irvine. Elle a centré ses recherches
sur la mémoire humaine et plus particulièrement
sur le phénomène des faux souvenirs. Auteur,
avec K. Ketcham, de Le syndrome des faux souvenirs, trad., éd.
Exergue, 1997.
[17] http://www.bfms.org.uk/.
[18] http://www.psyfmfrance.fr.
[19] Paul R. MacHugh, MD, Harold I.
Lief, MD, Pamela P. Freyd, PhD and Janet M. Fetkewicz, MA.
From Refusal to Reconciliation. The Journal of Nervous and
Mental Disease, Vol 192 Number 8, August 2004.
[20] E. Kandel, À la recherche de la mémoire.
Trad., Paris, Odile Jacob, 2007.
Note de SOFI : Voir le site de la « zététique » (l’art
du doute) et celui du CCMM (centre
contre les manipulations mentales)